Tous les matins du monde, d’Alain Corneau

Tous les matins du monde, Alain Corneau

En 1990, quand Alain Corneau décide que le moment est venu pour lui de réaliser un film sur la musique, il est un cinéaste reconnu pour ses films policiers (Police python 357, Série noire, Le choix des armes) ou plus exotiques (Fort Saganne, Nocturne indien).

Il est mélomane et fasciné depuis sa jeunesse par le jazz. Il a contacté une 30aine d’écrivains pour son projet de film sur la musique et c’est à la suite de la lecture de La Leçon de musique qu’il contacte Pascal Quignard. La leçon de musique est un court essai dans lequel Pascal Quignard développe l’hypothèse selon laquelle les hommes composent plus de musique que les femmes parce que, contrairement à elles qui gardent toute la vie leur voix de soprano, eux composent pour retrouver leur voix perdue.

Les 2 artistes se rencontrent, ils partagent la même passion pour la musique baroque et décident d’aborder la question du statut du musicien dans la société non pas à travers la figure d’un musicien de cour, mais d’un rebelle janséniste, mouvement religieux caractérisé par sa rigueur et son austérité.

A partir de l’idée de centrer l’histoire autour de Ste Colombe, Pascal Quignard décide, avant de se lancer dans le travail d’écriture du scénario, d’écrire d’abord un roman. Ce roman a donc un statut tout à fait particulier, il ne s’agit pas d’une œuvre autonome dont le film serait une adaptation, mais d’une 1ère version de scénario sous forme romanesque .Par la suite, cinéaste et romancier vont écrire ensemble les 17 versions du scénario pour aboutir au film. Le film ajoute au roman un prologue et un épilogue qui change le point de vue en situant l’histoire sous le regard du brillant Marin Marais et qui met davantage l’accent sur la relation maître/elève.

Pour filmer ce projet, le chef op Yves Angelo choisit d’adopter la technique des plans fixes, qui permettent de mettre en place un éclairage très proche des personnages, voire dans le cadre, comme dans les tableaux de Georges de La Tour. Vous verrez que de nombreux plans ont l’apparence de tableaux : portraits, paysages, et surtout la reconstotution d’une nature morte de Lubin Baugin (visible au Louvre)… Pour Corneau, le film est tricéphale : la peinture de Baugin y joue en effet un rôle tout aussi important que la musique de Savall et l’écriture de Quignard. Mais l’image est en quelque sorte 2ndaire puisque c’est la musique qui est enregistrée en 1er par Jordi Savall accompagné de quelques musiciens, dans une petite chapelle de la vallée de Chevreuse, dans des conditions proches du jansénisme (froid, isolement…)

Enfin, en ce qui concerne le choix des interprétes, Alain Corneau avait 2 options : choisir des musiciens ou des comédiens. L’intensité des rôles lui fait choisir la 2ème solution, ce que peuvent regretter les spectateurs musiciens car malgré le travail des acteurs, leur jeu musical ne fait pas vraiment illusion. C’est donc JP Marielle qui interprète Sainte Colombe, à qui il donne une personnalité grave et colérique, mais aussi plus sensuelle que dans le roman. Pour Marin Marais, le choix des Depardieu père et fils permet de passer de la maladresse du jeune homme ambitieux à la boursouflure du musicien de cour. Quant à Anne Brochet, elle a été choisie après sa prestation dans le rôle de Roxane dans le Cyrano sorti en 90.

Danièle MAUFFREY