Archives de catégorie : Les fiches de présentation des films

Les fiches de présentations rédigées par les bénévoles et présentées avant les séances « Toiles Émoi ».

Nightmare Alley, de Guillermo del Toro

Nightmare alley

Les hasards de la programmation de TEM, d’une semaine à l’autre, nous emmènent parfois dans des univers cinématographiques totalement opposés, ou d’autres fois nous plongent dans des mondes qui se ressemblent, parce que le cinéma capte aussi l’air du temps et que les films qui sortent au même moment parfois se télescopent. Ainsi : aucun lien entre les bergers islandais d’il y a 15 jours et le tortionnaire d’Abou Grahib rencontré chez Paul Schrader. Et pas de rapport non plus entre ce tortionnaire mutique et maniaque et les bonimenteurs de ce soir. Et pourtant, 2 points communs au moins entre le film de ce soir et celui de la semaine dernière : un objet, ?, le détecteur de mensonge ; un acteur, ? , Willem Dafoe.

Après un film empreint d’une certaine naïveté, La forme de l’eau, Guillermo del Toro nous revient avec un hommage au film noir dont tous les critiques saluent la grande élégance visuelle. On y retrouve tous les éléments du genre : les jeux d’ombre et de lumière la manipulation, la trahison, le suspense, la femme fatale, les méandres de la nature humaine… Son précédent film présentait un monstre physique, celui-ci met en scène des monstres moraux.

Le film est l’adaptation d’un roman de 1946, Nightmare Alley (Le charlatan dans la traduction française), déjà adapté en 1947. Il est composé de 2 parties, la première, située dans le monde forain des années 30, peut rappeler le célèbre film de Tod Browning, Freaks. La 2ème, située dans le New York art déco de la haute bourgeoisie, idéal auquel aspire le personnage, évolue plus précisément vers le film noir.

Du côté du casting, le personnage principal, escroc discret mais ambitieux, est campé par Bradley Cooper, qui arbore une moustache à la Eroll Flynn dans la 2ème partie du film. On retrouve Cate Blanchett et Roney Mara, qui avaient joué ensemble dans le film de Tod Haynes, Carol. Mais on croise également Ron Perlman, Willem Dafoe, Toni Collette…

Profitez pleinement de la beauté visuelle de ce film dans lequel on peut contempler chaque plan comme on admire un tableau, tout en s’interrogeant sur la noirceur de l’âme humaine. Des films comme celui-ci, nous rappellent que le cinéma, avec un grand C, mérite bien le qualificatif de 7ème art.

 

The card counter, de Paul Schrader

 

The Card Counter, de Paul Schrader –   24 février 2022 –

Présentation de Marion Magnard

Paul Schrader est né en 1946 aux USA, dans le Michigan. La sévérité extrême de son éducation calviniste marquera profondément sa vie et son œuvre.

Ses parents prohibant la fréquentation des salles de cinéma, ce n’est qu’à 18 ans qu’il ose braver l’interdit. Son premier contact se trouve être un dessin animé et le film suivant lui procure une impression de malaise devant la violence des images qu’il découvre. Malgré ces débuts décevants, Paul décide de devenir critique de cinéma. Ses Maîtres (il n’a pas choisi les plus joyeux ) sont Ozu, Dreyer et surtout le français Robert Bresson. Ce n’est pas par hasard que vous verrez dans le film de ce soir un plan des doigts du joueur de poker rappelant le même plan du « Pickpocket » de Bresson.

Paul Schrader entame ensuite une brillante carrière de scénariste avec les plus grands cinéastes, il est notamment le scénariste de « Taxi Driver » de Martin Scorsese, dont il restera le scénariste favori, et qui dira de lui qu’il était en fait le coréalisateur de Taxi Driver.

A partir de 1978, Paul Schrader se lance dans la réalisation et ses films, comme American gigolo, la Féline, Mishima, …oscillent entre rigorisme moral et fascination pour les interdits.

Dans The Card Counter, vous allez admirer ses délicats mouvements de caméra, ses effets de ralenti, notamment lorsqu’il veut retenir l’attention du spectateur. Et vous allez apprécier l’association de la musique de Robert Levon Beam et de sonorités diffuses, souffles, échos et respirations.

Le joueur de poker, William Tell, lourd de son passé, est interprété magistralement par l’acteur guatémaltèque Oscar Isaac.

Quant au jeune Tye Sheridan, qui joue Cirk, vous l’avez découvert à 12 ans aux côtés de Brad Pitt dans The Tree of Life de Terrence Mallik, et en 2013, vous l’avez revu dans l’excellent Mud de Jeff Nichols, il jouait un des adolescents découvrant une barque dans les branches d’un arbre sur une ile du Mississipi.

Dans The Card Counter, la mauvaise conscience d’un homme fait écho à celle d’un pays traumatisé par ses guerres. Mais vous allez connaitre aussi un moment de poésie lorsque William Tell et La Linda se promènent la main dans la main dans le parc d’attractions inondé d’incroyables couleurs.

Pour la petite histoire, je précise que Tiffany Haddish, qui joue La Linda, vient d’avoir six mois de retrait de permis de conduire pour s’être endormie au volant en pleine ville et avoir insulté le policier qui l’avait réveillée pour la verbaliser.

Mes frères et moi, de Yohan Mance

 

Ce soir nous vous présentons un film atypique sur les jeunes de banlieue. Le réalisateur  Yohan Manca ne souhaitait pas une approche documentaire. « Je veux montrer , dit-il,  ce qu’il y a de beau et de romanesque dans les quartiers populaires. » On n’entendra pas de rap mais des airs d’opéra de Verdi , de Donizetti et la très belle musique composée pour le film par le Libanais Bachar Mar-Khalife.

Après seulement 3 courts-métrages, Yohan Manca, qui est aussi comédien et metteur en scène de théâtre, réalise son 1er long métrage,  choisi au festival de Cannes de l’an dernier dans la catégorie « Un certain regard ». Il l’a tourné en 16mm; il n’a pas voulu utiliser le numérique, la pellicule contribuant à restituer un point de vue doux et poétique.

Yohan Manca n’a pas fréquenté d’école de cinéma, il a gardé en tête les mots de :  » pour apprendre à faire du cinéma regardez les films » . Suivant ces conseils , il est allé admirer les films de Fellini, de Scola. Ses  sources d’inspiration se situent dans les banlieues  italiennes  des années 60-70. Sa référence à la comédie italienne est évidente. Il a arrêté l’école assez tôt, mais n’a pas oublié le professeur de français qui lui a fait  découvrir le théâtre à 14 ans. « Ce professeur a changé ma vie dit-il ». Pour ce 1er film, son souhait est de  concentrer toute  l’attention du spectateur sur « l’art qui sauve dit-il, sur l’art  qui peut pulvériser les frontières ». Il choisit l’opéra, considéré, à tort , comme élitiste mais qui compte de nombreux amateurs dans les milieux populaires  surtout si les racines familiales sont italiennes. D’origine  espagnole par sa mère, italienne par son père, le réalisateur a vécu dans une famille  où la musique avait toute sa place , mais dit-il , les disputes aussi. Il ignore ce qu’est une fratrie unie comme dans son film; il  n’a que  des demi-frères.

« Mes frères et moi » est une libre adaptation de la pièce de théâtre » Pourquoi mes frères et moi on est parti » de Hédi Tillette de Clermont- Tonnerre. Yohan Manca avait eu l’occasion de monter et de  jouer cette pièce. Toutefois le film est très éloigné de la pièce.  Il s’apparente à un album de souvenirs qui distille un sentiment de nostalgie. Les images d’un chez-soi immuable bien que lieu de passage, alternent avec les escapades du jeune Nour  et de ses frères.

Nour est  interprété par Maël Rouin-Berrandou, il a déjà joué dans  des téléfilms. Pour  ce film, avant le tournage,  il a pris des  cours  avec un professeur de chant lyrique de manière assez intensive. Parmi les frères   on remarquera Sofian Khammes, ami d’enfance du réalisateur. Jusque là on lui avait surtout proposé des rôles de délinquants. Enfin dans le casting  n’oublions pas la talentueuse Judith Chemla qui représente la main tendue dont on a besoin  dans ces quartiers. Pour la petite histoire Judith a été la compagne du réalisateur. Il  l’avait connue , lorsque , chanteuse lyrique, elle interprétait « La Traviata » au théâtre des Bouffes du Nord. Puis en 2007 elle est entrée à la Comédie française et depuis elle continue une carrière à la fois au théâtre et à l’opéra.

Ce film  est d’une grande sincérité dans son propos, pétri de bons sentiments…  touchants,  et il envoie un message positif sur le thème  des quartiers défavorisés.

Denise Brunet

Nos âmes d’enfants, de Mike Mills

 

Nos âmes d’enfants, Mike Mills

Mike Mills est un réalisateur, scénariste et graphiste américain, né en 1966 à Berkeley (Californie).

Il a réalisé de nombreux clips, entre autres pour Moby, Yoko Ono et le groupe Air.

Il a aussi réalisé plusieurs longs métrages et celui-ci vient clore une trilogie consacrée à l’éducation. En effet, en 2006, dans le film Beginners, il a rendu hommage à son père, qui avait déclaré son homosexualité à 75 ans, quelques années avant sa mort. 6ans plus tard, en 2011, il s’est inspiré de sa propre adolescence pour réaliser 20th Century Women, un long-métrage largement autobiographique où la figure maternelle, et plus généralement féminine, devient le symbole de toute une époque. Après le père, puis la mère, c’est la figure de l’enfant qui est au premier plan du film de ce soir.

Si vous avez vu la bande-annonce, vous avez pu voir que le film est tourné dans un noir et blanc très lumineux, un noir et blanc qui n’est pas du tout un retour vers le passé ; mais qui peut peut-être se justifier par la volonté de donner un certain côté documentaire à cette fiction, en lien avec le métier du personnage principal, qui est journaliste. Ce NB donne aussi un côté plus uniforme aux décors, alors que le film est tourné dans 4 villes différentes, comme pour mieux se concentrer sur la relation entre les 2 personnages.

Ce film est donc à la fois un road movie, mais aussi un récit initiatique structuré par l’apparition à l’écran de titres de livres qui constituent les chapitres de l’histoire et donnent un côté littéraire au récit.

Le titre original c’mon, c’mon (= come on, come on), semble annoncer une certaine insouciance, ce qui est assez trompeur car le film n’est pas dénué d’une certaine noirceur liée à l’incompréhension entre l’enfant et le monde des adultes.

Le film alterne des séquences répétées mais aussi des improvisations souvent initiées par l’enfant. Et manifestement, dans ce film sur l’éducation, celui qui apprend, c’est l’adulte, incarné par Joaquin Phoenix.

Joaquin Phoenix est finalement un acteur assez rare : les films dans lesquels il a joués récemment ne sont pas si nombreux (seulement une 12aine dans les années 2010). Son dernier rôle ? : Joker en 2019, et prochainement, il jouera Napoléon dans un film de Ridley Scott. Entre les 2 nous allons donc le découvrir ce soir dans un rôle plus intimiste. Je vous souhaite une bonne soirée en sa compagnie.