SYBYL de Justine TRIET

SIBYL – Justine TRIET – 11 juillet 2019-

Justine Triet est née en Normandie en 1978. Bien que diplômée de l’Ecole Nationale des Beaux Arts de Paris, elle décide d’être comédienne. Puis elle bifurque vers la technique, videos, courts métrages, documentaires.

Dès son premier film, la Bataille de Solférino, en 2013, on comprend  que son truc, c’est de mélanger, tambour battant, de multiples strates qu’elle monte ensuite comme des œufs en neige. Dans la bataille de Solférino, les strates ce sont la garde alternée des enfants, le deuxième tour des élections présidentielles…

En 2016, Victoria, son deuxième film, voit la rencontre explosive de la réalisatrice et de l’actrice Virginie Efira , deux piles atomiques de même intensité, et curieusement semblables, allant jusqu’à avoir toutes les deux un frère prénommé Jorrick  ! Virginie Efira qui joue une avocate au bord de la crise de nerfs, dira de Justine Triet « qu’elle lui a ouvert un nouvel espace de jeu d’actrice  ».

Et précisément, Justine Triet adore créer « des personnages féminins  qui respectent l’ordre puis les démolir et les regarder chuter ».

Et c’est ainsi que dans SIBYL, son 3ème film, elle présente une Virginie Efira que nous avons l’habitude de voir plus simple et plus solaire, même si déjà dans « Le grand bain » et « Victoria » elle jouait des personnalités plus complexes. Et je gage que vous serez surpris par des scènes crues et torrides…Nous découvrons une nouvelle Virginie Efira, « avec une puissance de jeu, une capacité de métamorphoses, entre raison et folie » qui peut rappeler Gena Rowlands

La distribution comprend également Laure Calamy, Adèle Exarchopoulos, Sandra Hüller, Gaspard Ulliel, Niels Schneider. Schneider a dejà joué ave Virginie Efira dans « un amour impossible » de Catherine Corsini.

Le scénario brasse beaucoup de thèmes, la réalité et son déni, le travail, la famille, la création, tout est lié et imbriqué.

Et Justine explique  : « je voulais parler de ce vertige face à une autre jeune femme, soudain confrontée à une sorte de portrait inversé d’elle-même » Et elle précise qu’elle a réalisé son film en s’inspirant d’ « Opening night » de Cassavetes et  d’ « Eve » « de Mankiewiez. Nous pouvons penser aussi à « Sils Maria » d’Olivier Assayas.

Avec SIBYL, Justine est en compétition à Cannes, enceinte de 8 mois et demi. Elle fait observer qu’elles sont 3 réalisatrices à être sélectionnées. Ce n’est pas la parité mais c’est un début ! Elle raconte en riant : « Je ne sais pas ce qui m’a pris de faire un bébé pendant le tournage. La montée des marches, c’est un truc dont on rêve toutes, et là… » Mais elle a assumé crânement, en tailleur pantalon noir et blanc sur le tapis rouge.

Certains ont jugé sévèrement le film, le trouvant trop bobo, trop fabriqué, d’autres au contraire ont été touchés par la masse d’émotion qu’il dégage. Maintenant, à vous de voir …

Lourdes

Lourdes est un des pélerinages chrétiens les plus fréquentés au monde; chaque année plus de 3 millions de pélerins s’y rendent depuis qu’en 1858 Bernadette Soubirous a assisté à plusieurs apparitions de la Vierge.La vie de Bernadette a fait l’objet d’adaptations au cinéma, de nombreux documentaires se sont emparés du sujet.Des films de fiction ont été tournés à Lourdes: on se rappelle  » Miraculé  » de J.P.Mocky ou plus récemment « Lourdes  » avec Sylvie Testud, Léa Seydoux sorti en 2011.Toutefois dans cette moisson de films, le documentaire que nous allons voir marque une date: tout d’abord c’est le 1er documentaire sur Lourdes (à la grande surprise des cinéastes quand ils ont fait les recherches ), et surtout c’est la 1ère fois qu’un film s’intéresse aux pélerins et à leurs accompagnateurs.

Il a été tourné par Thierry Demaizière et Alban Teurlai.il s’agit du 3ème film de ces réalisateurs très éclectiques: en effet après s’être intéressés à la danse dans « Relève: histoire d’une création » consacré au danseur et chorégraphe Benjamin Millepied, ils ont signé en 2016 un portrait de Rocco Siffredi.Thierry Demaizière s’est fait connaître à la TV dans le cadre de l’émission du dimanche de TF1″ Sept à huit ».

Durant 10 mois ils sont allés à la rencontre des malades et des bénévoles qui les accompagnent et veillent sur eux .On compte 3 bénévoles par personne.Leur projet est né d’un récit fait par une de leurs amies qui revenait de Lourdes où elle avait officié en tant qu’hospitalière.En l’écoutant, ils ont pensé qu’il y avait là matière à un documentaire pour le cinéma.Ils ont demandé à 3 enquêtrices d’appeler tous les diocèses pour faire part de leur projet, leur souhait étant de suivre des pélerins aux origines sociales et hexagonales très diverses et dont les destins ont une valeur universelle.

Etant donné l’afflux de pélerins »Lourdes est une organisation militaire » selon leurs propres mots, les horaires sont millimétrés.Les réalisateurs ont suivi le déroulement d’une journée-type pour structurer leur film; uns dizaine de pélerins de tous âges, de tous horizons ont été filmés.Tout a été enregistré sur place y compris les voix et les chants.

Sur le plan techn ique, dans la séquence d’ouverture, ils utilisent de très gros plans mais la plupart du temps ils privilégient les plans rapprochés afin d’être très près des gens.Les quelques plans larges sont toujours des plans de foules ou des plans sur la cathédrale, ce qui donne une idée de fourmillement et de gigantisme de la ville.

Avant de filmer, les cinéastes se sont posé un certain nombre de questions.Comment approcher la détresse sans l’exploiter? Comment saisir l’espoir , venu chercher, sans le dénaturer ? Ils ont répondu à ces interrogations en filmant toujours à une distance respectueuse et en soignant particulièrement les cadres , la photo elle-même, le montage » C’est une façon de rendre honneur aux gens que nous avons filmés » dit T.Demaizière.

ils n’ont pas voulu faire un film sur l’Eglise , sur la religion.Alban Teurlai se dit athée et T.Demaizière agnostique.Ce n’est pas non plus un brûlot anticlérical tant ils respectent la croyance intime.Ce n’est pas non plus un pamphlet contre la débauche commerciale, rapidement évoquée.« C’est un film sur la condition humaine » disent-ils.ils ont souhaité cerner les contours de la souffrance solidaire.Cette solidarité, parmi les bénévoles également, est d’autant plus frappante, qu’ailleurs elle se fait plus rare.La mise en scène délicate atténue les lourdeurs des invalidités que trop souvent nous ne voulons pas voir, nous qui sommes accoutumés à la dictature de l’apparence.

Selon les cinéastes, il suffit de poser ses caméras à Lourdes pour découvrir un lieu où le regard est bienveillant,un lieu où l’on trouve l’apaisement à défaut du miracle, un lieu qui redonne espoir.

Rarement documentaire n’aura dégagé une telle force.Devant le succès rencontré auprès du public, la société de production a d’ailleurs décidé de doubler le nombre de copies.

Denise Brunet

Parasite

Depuis le début du mois, nous faisons la part belle aux films primés à Cannes, après « The dead don’t die  » présenté en ouverture du festival, « Douleur et gloire » qui a valu à Antonio Banderas le prix d’interprétation masculine , « Le jeune Ahmed » pour lequel les Frères Dardenne se sont vus attribuer le prix de la mise en scène, voici ce soir« Parasite » qui a reçu la palme d’or.:1ère palme d’or décernée à un film coréen.Pour une fois, la critique et le jury étaient d’accord sur le nom du réalisateur: Bong Joon-Ho.

A 50 ans , il nous propose son 7ème long métrage.Citons quelques -uns de ses films précédents: »Memories of murder« , » The host », « Okja » avec lequel il a soulevé en 2017 une polémique liée à Netflix ( c’était alors sa 1ère participation à la compétition de Cannes) , tous ses films critiquent la société capitaliste et traitent de la lutte des classes.Il est connu pour son approche sociale très engagée et volontiers caustique.

Pour la 2 ème année consécutive, un cinéaste asiatique repart avec la palme d’or.Bong Joon -Ho succède au Japonais Hirokazu Kore-Eda récompensé l’an dernier pour « Une affaire de famille » qui suivait déjà des oubliés de la société.Il est à remarquer que les 2 films ont des thèmes proches.Dans la tradition coréenne on voue à la famille un véritable culte, la famille l’emporte sur les divisions des classes sociales.

Bong Joon-Ho a eu l’idée de ce film il y a 6 ans, elle lui a été inspirée par un fait divers qui l’avait frappé.Pour autant il n’en a pas fait une transcription parfaite, car il dit « fonc tionner à l’instinct » lorsqu’il écrit.

Dans sa conférence de presse à Cannes, le réalisateur a recommandé d’aller voir » Parasite » sans ne rien savoir de l’intrigue, afin d’entretenir le mystère et de rester ouvert au rythme frénétique des rebondissements.Il a d’ailleurs écrit une lettre à l’intention des journalistes leur demandant instamment de ne rien dévoiler., pas plus qu’il ne l’a fait lors de la conférence. »C’est une comédie sans clowns, une tragédie sans méchants » leur a-t-il lancé en les laissant bien entendu sur leur faim; à une question plus pressante sur l’histoire, il répond »il s’agit d’un grand 8 émotionnel » ce qui ne les renseignait pas davantage.Il a également été interrogé sur le titre : pas de « s » à Parasite » Vous allez cependant voir DES parasites » a-t-il simplement rétorqué.

Nous allons donc respecter sa demande de discrétion à l’égard de l’intrigue et nous laisser aller au plaisir de la découverte.Nous ajouterons simplement qu’il s’agit d’un mélange d’humour noir, de satire politique et sociale sans manichéisme, de suspense, ce qui caractérise son style.Il a également coutume de mélanger les genres: ici , avec une grande habileté, il jongle avec le registre de la comédie, celui de la fable politique, et enfin celui du drame social.La bande-son mêle la musique originale à des extraits de l’opéra de Haendel: « Rodelinda » qui date du XVIII ème siècle.En recevant son prix , Bong Joon -Ho a rendu hommage à Henri-Georges Clouzot,à Chabrol,et à Hitchcock, peut-être pourra -t-on retrouver quelques clins d’oeil à ces 3 réalisateurs dans le film.

Je vous souhaite de passer une bonne soirée avec ce film , qui , selon un critique « fait rire, frémir, réfléchir ».Et si vous voulez rencontrer le réalisateur, sachez que Bong Joon-Ho sera l’invité du Festival Lumière en octobre prochain.

Denise Brunet

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Une peuple et son roi

UN PEUPLE ET SON ROI – Pierre SCHOELLER – 27 juin 2019

Avec « Un peuple et son roi » de Pierre SCHOELLER, TOILES-EMOI et CINEFESTIVAL ouvrent les festivités d’« AMBERIEU EN FETE », pour célébrer le 230ème anniversaire de la Déclaration des Droits de l’Homme.

Pierre Schoeller est né à Paris en 1961. Il débute en écrivant des scénarios pour la Télévision et le Cinéma. En 2008 il se lance dans la réalisation avec son premier long métrage « Versailles », qui n’a rien à voir avec la Révolution, dans lequel Guillaume Depardieu joue un homme qui vit dans les bois et s’occupe d’un petit garçon abandonné. Son deuxième film, en 2011, « l’exercice de l’Etat », avec un excellent Olivier Gourmet et un très bon Michel Blanc à contre-emploi, multicésarisé, est une réflexion sur la Politique et le Pouvoir .

Son troisième film, que vous découvrez ce soir, va vous faire réviser votre histoire de France depuis le prise de la Bastille jusqu’ à la décapitation de Louis XVI joué par Laurent Lafitte, de la Comédie Française. Certains ont dit malicieusement que Laurent Lafitte n’avait pas dû avoir beaucoup de peine à apprendre son texte car au total il ne parle pas beaucoup mais il dit les mots que le roi a réellement prononcés. Et il en est de même pour les discours à la toute neuve Assemblée Nationale, retranscrits des Archives.

La distribution est prestigieuse : tous les rôles, depuis les monstres sacrés Marat, Robespierre, Danton et autres, jusqu’à la lavandière affamée, sont joués par des acteurs que vous vous amuserez à reconnaitre, de Gaspard Ulliel à Olivier Gourmet en passant par Adèle Heanel, Noémie Lvovsky, Céline Salette, Louis Garrel, Denis Lavant, Izia Higelin, et bien d’autres encore. Les décors et les costumes sont réalistes. Mais je dirais que certains des acteurs qui jouent les parisiens affamés ont peut être un peu trop bonne mine pour être vraiment crédibles..

La musique est une création du compositeur Philipe Schoeller, frère du réalisateur. Deux chansons d’époque sont interprétées a capella…Et il y a beaucoup d’autres chants, le réalisateur estimant que le chant porte mieux les émotions que les paroles seules

Et vous n’oublierez pas des scènes symboliques comme celles des pierres qui tombent de la tour de la Bastille et ouvrent la sombre ruelle au soleil, annoncant le Siècle des Lumières, ou le cheval errant dans les Tuileries…

Schoelller a fait de solides recherches historiques et voulu montrer la Révolution à hauteur des hommes et surtout des femmes, dans les Faubourgs de Paris comme dans les ors de Versailles. Et il déclare que ses modèles pour la réalisation ont été le KUROSAWA des 7 Samouraïs (1955), pour son admirable gestion des mouvements de groupes, le Jean RENOIR de la Marsaillaise de 1938 pour sa description de la chaude complicité du peuple dans son désir de progrès social, et Igmar BERGMAN pour sa connaissance de la psychologie féminine.

Et maintenant place au Peuple et son Roi…

Le jeune Ahmed – Jean-Pierre et Luc Dardenne

Communément appelés les frères Dardenne, Jean-Pierre et Luc Dardenne sont deux réalisateur belges de 68 et 65 ans.

Ils font partie d’un groupe restreint de 8 réalisateurs : ceux ayant été 2 fois lauréats la palme d’or à Cannes :
• Francis Ford Coppola,
• Shōhei Imamura,
• Emir Kusturica,
• Bille August,
• Michael Haneke
• Ken Loach
Ils ont reçu ces palmes d’or pour : « Rosetta » en 1999 et « L’enfant » en 2005
En 2011, pour « Le gamin au vélo » : ils reçoivent le grand prix.

Cette année ils remportent le prix de la mise en scène à Cannes.

Leur cinéma pourrait être qualifié de naturaliste, terme que l’on associe souvent à la littérature. Émile Zola aurait trouvé là de merveilleux représentants de son style.
Ce cinéma naturaliste reprend certaines règles définies dans le Dogme95 publié par Lars von Trier et Thomas Vinterberg.
Le Dogme95 est lancé en réaction aux superproductions anglo-saxonnes et à l’utilisation abusive d’artifices et d’effets spéciaux aboutissant à des produits formatés, jugés lénifiants et impersonnels. Le but du Dogme95 est de revenir à une sobriété formelle plus expressive, plus originale et jugée plus apte à exprimer les enjeux artistiques contemporains. Dépouillés de toute ambition esthétique et en prise avec un réel direct, les films qui en découlent cristallisent un style vif, nerveux, brutal et réaliste, manifesté généralement par un tournage entrepris avec une caméra 35mm portée au poing ou à l’épaule et avec improvisation de plusieurs scènes. Les deux premiers films labellisés Dogme95 : Festen de Thomas Vinterberg et Les Idiots (Idioterne) de Lars von Trier.
Si on décide d’aller encore un peu plus loin dans l’analyse de leurs films on considère qu’ils reconnus comme ceux qui en ont renouvelé l’esthétique et la narration grâce à un style concret, épuré et loin des facilités : caméra à l’épaule ou poing suivant au plus près les visages crispés et les corps en mouvement, longs plans-séquences dilatant la durée, captation de gestes de nervosité, moments de vide, d’irritation, voire de frustration, absence de plage musicale, silences, choix d’acteurs non professionnels ou méconnus.

Pour comprendre le style et les thèmes de prédilection des frères Dardenne, il faut revenir au lieu de leur enfance. Ils vivent dans une petite ville de Belgique Engis (6000 habitants).  Engis a longtemps été le village le plus pollué d’Europe. Dans les années 1930, des dizaines de personnes y sont mortes d’intoxication. C’est suite à ces morts qu’une enquête sera ouverte et fera un lien pour la première fois entre pollution de l’air et les maladies pulmonaires. À propos de Engis, Sartre le mentionne dans « Critique de la raison dialectique » comme une illustration des contradictions du capitalisme. » Luc Dardenne précise que « Les gens du village se sont énormément battus pour améliorer leurs conditions de vie. »

Mais revenons sur le film de ce soir « le jeune Ahmed », encore un thème autour de la famille et notamment l’enfance (« le gamin au vélo, l’enfant »).

Remarque : aucun des acteurs n’est professionnel.

Les frères Dardenne ont voulu s’interroger et nous faire nous interroger sur les raisons qui poussent un garçon de 13 ans à vouloir tuer sa professeure au nom de ses convictions religieuses. Ils ont faits face au personnage si fermé de Ahmed en tentant de répondre aux interrogations suivantes :
Comment arrêter la course au meurtre de ce jeune garçon fanatique, hermétique à la bienveillance de ses éducateurs, à l’amour de sa mère, à l’amitié et aux jeux amoureux de la jeune Louise ?
Comment l’immobiliser dans un moment où, sans l’angélisme et l’invraisemblance d’un happy end, il pourrait s’ouvrir à la vie, se convertir à l’impureté jusque-là abhorrée ?
Quelle serait la scène, quels seraient les plans qui permettraient de filmer cette métamorphose et troubleraient le regard du spectateur entré dans la nuit d’Ahmed, au plus près de ce qui le possède, de ce dont il serait enfin délivré ?

Réponse à ces questions d’ici 1:30h

Bonne séance

The dead don’t die, Jim Jarmusch

The Dead Don’t Die, Jim Jarmush

Si vous êtes ici ce soir, c’est que vous avez sans doute déjà entendu parler de ce film. En effet, il a été à l’honneur au festival de Cannes dont il a récemment fait l’ouverture, et il n’était pas le seul film de zombie présent sur la Croisette, puisque les festivaliers ont également pu voir Zombi Child, de Bertrand Bonello, situé en Haîti, terre des sortilèges vaudou.

Jim Jarmusch a 66 ans et il fait des films depuis 1980. Au cours de sa carrière, il s’est essayé à tous les styles de façon souvent décalée, sans jamais s’enfermer dans les limites d’un genre. Dans sa filmographie je retiens en particulier Dead man, entre western et « river movie » où Johnny Depp dérive sur une rivière en territoire indien sur la musique de Neil Young, en 1995 ; Ghost dogavec Forest Whitaker éleveur de pigeons et tueur à gages philosophe, en 1999 ; Only lovers left alive, avec son couple de vampires dandys, ayant traversé les siècles en cultivant leur amour de la musique et de la littérature entre Tanger et   Détroit.

Jim Jarmusch fait partie de ces cinéastes qui aiment s’entourer d’une « famille » d’acteurs avec lesquels ils tournent de film en film. Dans le film de ce soir on va retrouver , entre autres, Adam Driverqui a joué dans PatersonBill Murray,qui jouait dans Coffee and cigarettes, Broken flowers, The limits of control ; Steve Buscemi, qu’on a vu dans Mistery Train, Dead man, Coffee… ; les chanteurs Iggy Pop(Dead man, Coffee…) et Tom Waits(Down by law, Mistery Train, Coffee…)ainsi que Tilda Swinton (Broken Flowers, The Limits of control, Only lovers…). Jarmush sait utiliser ses acteurs dans des emplois inhabituels, et le film de ce soir n’est pas en reste et donne l’impression que cette bande de vieux  copains s’est bien amusée dans ses rôles de déterrés ou de pépères plus ou moins tranquilles. 

Les films de zombies, comme beaucoup de films de genres, sont généralement l’occasion d’un regard sur la société de leur époque. Lorsque Georges Romero réalise en 1968 La Nuit des morts vivants, film culte du genre, il y met ses convictions politiques : il parle indirectement de la ségrégation (son héros noir est abattu par la police qui le prend pour un zombie) et de la guerre du Viet Nam. D’autres films utilisent le genre pour tourner en dérision la société de consommation, ou encore la folie des scientifiques. On peut voir aussi dans le film de ce soir la satire d’une Amérique réactionnaire.

Mais avant tout, ce film est une comédie, voire une farce, à prendre au 4èmedegré. Il s’agit plus d’une parodie que d’un film profondément engagé. Jim Jarmusch s’est manifestement amusé à parodier ses prédécesseurs et à disséminer dans son film tout un tas de références peut-être pas toujours évidentes à décrypter. Je souhaite que cette pochade vous amuse et vous fasse passer un bon moment ! 

Les Oiseaux de passage

Nous vous proposons ce soir un film tourné dans le désert très aride du Nord-Est de la Colombie, où vit une communauté d’Indiens : les Wayuu : tournage compliqué dans des conditions climatiques très dures: aux tempêtes de sable a succédé un énorme orage qui a détruit 2 plateaux de tournage. Cela n’a toutefois pas découragé le jeune réalisateur colombien, âgé de 38ans: Ciro Guerra et sa coréalisatrice: Cristina Gallego: elle est également sa productrice, et à l’heure qu’il est, son ex-épouse.

Il s’agit de leur 4ème long métrage, il a été sélectionné aux Oscars 2018 pour représenter la Colombie.Leur film précédent » L’Etreinte du serpent » sorti en 2015 avait été très remarqué.Ciro Guerra n’est pas très connu par nous , mais la profession a bien remarqué son talent; actuellement il préside à Cannes le jury de la semaine de la critique.

Jusqu’en 2003, la production cinématographique était très rare en Colombie: 2 films par an au maximum; mais l’an dernier on en a dénombré 40 grâce à une loi de soutien au cinéma colombien, sur le modèle de la loi française.

Quand on évoque le nom de ce pays , à l’évidence on ne pense pas spontanément au cinéma mais plus volontiers aux cartels de la drogue et à sa figure de proue : Pablo Escobar, 2 films viennent d’ailleurs de lui être consacrés.Toutefois, ni le cinéma , n i la télévision ne se son t intéressés aux origines du trafic de drogue. Jusqu’alors le narcotrafic était un sujet tabou dans le cinéma colombien.Ciro Guerra et Cristina Gallego ont pensé qu’il était temps de montrer les racines du mal afin( je les cite) « de comprendre où nous en sommes aujourd’hui ».

Quand on demande au réalisateur de classer son film dans un genre il répond »Pour moi , c’est un film de gangsters, mais il veut aussi être un western, une tragédie grecque, et également un conte de Gabriel Garcia Marquez« .Il paraît donc bien difficile de le caractériser et c’est aussi ce qui en fait sa richesse.

Il démarre comme un récit ethnographique sur la tribu amérindienne des Wayuu, se poursuit comme un « Scarface »colombien selon le schéma grandeur et décadence, et évolue vers un conte teinté de surnaturel.La narration se divise en 5 actes , 5 chants , ce qui accentue le parallèle avec la tragédie grecque.

L’ethnie Wayuu est la plus répandue en Colombie, ils sont actuellement 500.000 environ; leur territoire est la seule enclave amérindienne jamais conquise par les Espagnols, auxquels ils ont résisté,.C’est d’ailleurs la raison pour laquelle ils ont été peu à peu repoussés dans ce désert très inhospitalier.Coupés de la civilisation par leur mode de vie, ils pratiquent des rites ancestraux et une culture uniquement orale .Dans le film , les messagers symbolisent cette tradition orale.Ils ont établi leur propre système juridique qui repose sur les clans familiaux.Leur concept de l’honneur est étrangement similaire au code régissant la mafia.Autre originalité: c’est une des dernières sociétés matriarcales de la planète.Traditionnellement les femmes prennent les décisions importantes et portent le poids du groupe social.

Cette communauté d ‘Indiens a été ravie que des cinéastes colombiens évoquent leur histoire de la fin des années 60 au milieu des années 80.Ciro Guerra a tenu à mêler des comédiens professionnels à des non-professionnels qui ont pu faire part de détails , d’anecdotes issus de leur propre expérience.Ajoutons que le film est inspiré d’une histoire vraie.Le titre colombien » Les Oiseaux d’été » est devenu « Les Oiseaux de passage », titre emprunté à un poème de révolte de Jean Richepin, poète, auteur dramatique, journaliste de la fin du XIXème siècle.Ce long poème nous est connu dans sa version abrégée puisqu’elle a été mise en musique par Georges Brassens.

Il nous reste à découvrir ce que les cinéastes ont nommé « l’engrenage maléfique », tout en désignant clairement les coupables.

Denise Brunet

Les Eternels

Les ETERNELS , de JIA ZHANGKE – 20 mai 2019

JIA  ZHANGKE est né en Chine en 1970, dans la province de Shanxi au nord de Pékin. Il commence des études de peinture, puis hésite entre  Littérature et  Cinéma. Il écrit un roman, puis  s’inscrit à l’Académie du Film de Pékin. En 1997, il en sort diplômé et tourne des courts métrages.

Le développement  dans les années 80 / 90 du téléphone portable et de l’internet entraîne une sorte d’abaissement des barrières entre les pays. Et les chinois voient  les films de leurs voisins, Taïwan,  Hong Kong et Inde. 

JIA ZHANGKE  réalise, avec de très faibles moyens, ses   premiers longs métrages sur la réalité de la Chine d’aujourd’hui.  ZHANGKE  n’est pas un rebelle, mais il n’est pas non plus « aligné ». Il n’a pas peur de porter un regard personnel sur son pays. Ses films ne sont pas interdits, mais ils ne sont pas  diffusés. Alors  ZHANGKE  trouve d’autres circuits et ses films sont  présentés hors de  Chine et notamment en France, d’abord au festival des 3 Continents de Nantes (il faut noter la réactivité culturelle de cette ville),  puis à celui de Cannes. 

« A touch of sin » a remporté le prix du scénario au festival de Cannes 2013, et  « Au-delà des Montagnes » le Carrosse d’Or de la quinzaine des Réalisateurs en 2015. Les qualités du cinéaste étant maintenant reconnues mondialement, il  n’a plus désormais en Chine   de problème de distribution. Toutefois, la critique chinoise a tendance à contester de plus en plus son analyse de la situation économique et de là politique du pays.

Le titre anglais des  ETERNELS, son 8èmefilm,  « Ash is purest White » est l’équivalent  de :   « rien n’est plus blanc et pur que la cendre ». Vous allez voir  un grand film,  noir, puissant,  avec une première partie   à la Martin Scorcese, et la deuxième évoquant plutôt Wong  Kar Waï.  Et les personnages circulent  dans l’histoire de la Chine du 21èmesiècle  comme les personnages de Balzac  dans  la France du19ème …Vous trouverez aussi quelque chose d’assez rare dans les films asiatiques : de l’humour mais un humour un peu sec, un peu cinglant. La mise en scène, le cadrage, sont  superbes. 

Certains réalisateurs ont connu une véritable complicité avec une de leurs interprètes : Godard et Anna Karina, Fassbinder et Hanna Schygulla, Max Ophuls et Danielle Darrieux, André Téchiné et Catherine Deneuve. Et comme Cassavetes a rencontré Gena Rowlands,   ZHANGKE a découvert  ZHAO TAO, danseuse de formation, comédienne d’une extraordinaire justesse,  qui est devenue son alter ego puis sa femme. Tous les critiques conviennent qu’elle porte littéralement le film. Et l’on voit évoluer  à la fois la Chine, le cinéaste (qui a mis trois ans à la réalisation) et  l’actrice, dans un film qui est à la fois policier, romantique, mélodramatique,  politique et philosophique.

L’accueil au Festival de Cannes 2018 a été mitigé, certains, enthousiasmés, lui attribuaient  indiscutablement la Palme, d’autres n’ont pas accroché, trouvé le film trop long, trop dense, trop brouillon, et n’ont pas apprécié les « sauts de temps » qui découpent  les 16 années où se déroule  le film.

Et le Jury de Cannes  a attribué  la Palme au film japonais « Une affaire de famille » de Hirokazu Kore Eda, et  décerné aux Eternels son « grand prix du Jury ».