Les chatouilles, Andrea Bescond et Eric Métayer

LES CHATOUILLES – Andréa BESCOND – 13 décembre 1018

Andréa BESCOND est née en Bretagne en 1979. A 3 ans, c’est une petite fille très remuante et sa mère pense que des cours de danse seraient bons pour canaliser cette énergie. L’école de danse refuse de l’inscrire, elle n’a pas l’âge réglementaire de 5 ans. Mais la mère insiste,  et finalement, elle commence  à 3 ans la discipline qui sera sa passion, et sa sauvegarde

Andréa a 9 ans. La famille quitte la campagne et s’installe dans le midi,  en ville, dans un quartier pavillonnaire.  La vie sociale s’élargit, les familles  du quartier se fréquentent, les enfants jouent ensemble. Quand les parents sortent le soir, c’est  un ami,  membre du groupe,  lui-même père de famille, qui se propose pour garder la nuit les enfants avec les siens. Tout le monde l’aime, il est très sympathique et les parents l’admirent pour sa  réussite professionnelle. Il est charmé par Andréa, jolie petite fille  blonde aux yeux bleus et tout le monde trouve son intérêt envers elle tout naturel puisque lui n’a que des garçons. Personne  ne pense que 85 % des viols des moins de 15 ans sont commis par l’entourage immédiat.

Les parents ne comprennent pas pourquoi Andréa devient fermée,  ombrageuse, difficile, elle essaie quelque fois de parler mais ils ne l’entendent pas. La danse est son refuge. A 12 ans elle intègre une école professionnelle  de danse et quitte donc sa famille.  Elle enferme son douloureux vécu dans un coin de son cerveau, verrouillé,  dans une totale amnésie, pour survivre.

Plus tard, elle entre au Conservatoire de danse  à Paris. Par la suite, elle excelle dans toutes les danses, classiques, modernes,  africaines, hip hop. Parallèlement, elle s’étourdit dans des conduites à risques, rencontres, alcools, drogues…C’est  la danse la maintient à flot dans le quotidien.

Elle apprend par hasard que l’ami de ses parents  est grand père de deux petites filles, c’est le déclic, tout lui revient en mémoire comme un boomerang. Elle va  immédiatement porter plainte sans aucune préparation psychologique. D’autres victimes se font connaître. La comparution devant la cour d’assises est une épreuve terrible. L’agresseur est condamné à 10 ans de prison (dont il ne fera que 6, pour « bonne conduite », ces deux mots sont  terribles pour les victimes).

La condamnation n’apaise pas Andréa. Elle  continue à sombrer. Elle « a fait le job », mais elle se sent toujours coupable. Elle se souvient maintenant de tout et notamment  d’une nuit où   elle a murmuré   « non » très faiblement à son agresseur,  et qu’il a continué en disant benoitement :  «  je croyais te faire plaisir, j’aurais arrêté si tu me l’avais demandé ».

Elle joue des petits rôles au cinéma et au théâtre.  Et  c’est alors qu’elle danse dans la comédie musicale « Rabbi Jacob » en 2008 qu’elle rencontre Eric Métayer, acteur et metteur en scène, homme très généreux et attentif. Ils tombent amoureux, elle prend confiance en elle, elle lâche les drogues et l’alcool. Ils ont 2 enfants, Juno et Anton, et elle commence une thérapie.

Puissamment aidée par son compagnon, elle décide de se libérer de ses traumatismes, non plus en les racontant à un thérapeute, mais en les dansant. Ils créent  le spectacle « Les Chatouilles ou la danse de la colère ». Elle y est une boule d’énergie, de rage, de muscles, obtient un très  vif succès au théâtre du Petit Montparnasse, puis en tournée, et elle reçoit  le Molière 2016  Seule en Scène.

Eric et Andréa décident alors d’adapter le spectacle au cinéma, et  le film est présenté à Cannes dans la sélection « Un certain regard ».

Lors de ses interviews, Andréa parle de la sidération,  de la honte, du  sentiment de culpabilité qui contraignent  au silence les victimes, que les familles se refusent à entendre. Elle raconte que les enfants violés gardent une attitude de victimes et portent ensuite une sorte d’étiquette virtuelle  « je ne dis pas non » qui les expose ensuite à toutes les agressions.

Elle milite   activement pour que soit allongé  le délai de  prescription  pour porter plainte, et retardé l’âge de validité du consentement sexuel du mineur, que certains députés et sénateurs voudraient ramener à 13 ans. Cela  me rappelle le  scandale des ballets roses, en 1959, impliquant le  président de l’Assemblée Nationale André Le Troquer,  73 ans. Il osera  déclarer pour sa défense que les petites mineures de 14 ans n’étaient pas violées mais consentantes, car «  elles avaient la majorité dans le vice ». Et, « pour ne pas accabler  un vieil homme mutilé à la 1èreguerre mondiale et résistant à la 2ème »  les juges l’avaient condamné à un an de prison …avec sursis….

Cyrille Mairesse joue Odette (Andréa enfant) et Andréa Odette adulte. Clovis Cornillac  est  un père trop doux qui  ne peut envisager  le pire, mais se montre bouleversant quand il prend conscience  et demande pardon. Pierre Deladonchamps réussit à être à la fois glaçant et mielleux. Quant à la mère, Karine Viard,  elle ne peut se résoudre au scandale,  que vont  penser les gens, et l’on peut imaginer  qu’elle-même supporte un lourd passé dont elle n’a pas cherché réparation.

Le thème est lourd mais le film est d’une légèreté singulière, pudique, avec d’étonnantes trouvailles de mises en scène, et c’est l’histoire vraie d’une très belle  résilience.

Marion Magnard

Leave no trace, Debra Granik

« Sans laisser de trace » est le titre donné par les Québécois au film de la réalisatrice américaine  Debra Granik. Il s’agit de son 3ème long métrage : le premier, «  Down  to the bone » lui a valu le prix du meilleur réalisateur au festival de Sundance en 2004. Le deuxième : « Winter’s bone » l’a vraiment fait connaître puisqu’il a été nommé aux Oscars en 2010, pour le meilleur film, le meilleur scénario, la meilleure actrice : Jennifer Lawrence.

Dans le film de ce soir, Debra Granik  plonge à nouveau au cœur de l’Amérique profonde. Elle continue à explorer les existences vécues  en marge  de la société, en marge des normes conventionnelles.

Ce sont 2 productrices : Linda Reisman et Anne Harrison qui ont proposé à Debra ainsi qu’à sa collaboratrice : Anne Rossellini d’adapter le roman de Peter Rock : L’Abandon publié en 2009.

Ce roman est tiré d’un fait divers: au début des années 2000, une fille et son père, ancien  vétéran du Vietnam, avaient été découverts par des joggeurs puis par les autorités alors qu’ils se cachaient depuis 4 ans dans un parc naturel bordant une banlieue.

Cette histoire intéresse la cinéaste, c’est l’occasion pour elle « de montrer que les habitants de notre pays  ne sont  pas tous des Donald Trump . Voilà une idée reçue que je voulais balayer »

Le film a été tourné dans les zones rurales isolées  de l’Orégon et de l’état de Washington  à l’ouest des Etats-Unis. Debra Granik témoigne d’un sens plastique dans l’utilisation des paysages de l’Oregon, de cette forêt qui borde la ville de Portland.

La 1ère partie  du film  met en scène les 2 acteurs : Ben Foster et  Thomasin McKenzie, qui sont plutôt en mode survie, dans un environnement naturel.

Ben Foster , qu’on avait vu dans Comancheria (le film qui retraçait le parcours de 2 frères braqueurs, traqués par des Rangers) a coutume de s’immerger dans la documentation avant de jouer un rôle, et ce travail en profondeur a retenu l’attention  de la réalisatrice. Thomasin McKenzie , jeune actrice néo-zélandaise de 18 ans, a plu d’emblée à Debra G. car , dit-elle « elle n’avait aucun mal à retrouver une certaine innocence et elle n’avait pas, comme les jeunes filles de son âge les yeux rivés  sur les réseaux sociaux » . Une très belle scène montre Thomasin , appelée Tom dans le film, avec un essaim d’abeilles sur ses mains sans combinaison de protection. Elle fait voir à son père , avec lequel elle vit  une relation fusionnelle, comment elle a appris  aux abeilles à s’habituer à sa présence.

Pour les détails de la vie  quotidienne  dans les bois, la réalisatrice a dû demander de l’aide , ignorant tout de ce milieu. Elle a fait appel au Dr Nicole Apelian, une originaire de  Portland, qui lui a enseigné  la survie dans la nature et  le bien-être au naturel. Dr N.Apelian , équipée seulement d’un couteau, a survécu 57 jours dans la nature.

Dans la 2ème partie du film, Debra G. filme une urbanisation  qui prend de l’ampleur, le peu de verdure qui reste se trouve en décoration sur les murs ou sur l’écran d’un ordinateur. On va voir cette famille atypique rechercher un endroit  pour vivre différemment. Debra fait dire à un personnage « ce n’est pas un crime d’être sans abri »

Mais le temps est venu pour la jeune fille de choisir entre l’amour filial et un  monde qui l’appelle, un monde tout nouveau pour elle .

Je terminerai en vous citant à nouveau les propos de la  cinéaste : « Le fait de ne pas avoir de sexe ou de violence dans un film américain est parfois vu comme non conventionnel. Mais dans l’Amérique des deshérités beaucoup vivent avec des questions beaucoup plus fondamentales : où vivre ? par exemple ».

Denise Brunet

 

Amin

 

Avant la projection , présentation de l’association: »Cent pour un toit » par Chantal Boute, Nicole Phillips, Colette Dallex.

Le film de ce soir se distingue de nombreux films portant sur le même sujet , par le fait qu’il met l’accent sur les relations  familiales et sentimentales de ces travailleurs de l’ombre séparés de leur pays, de leur famille. Amin raconte l’histoire d’un travailleur sénégalais, un homme déraciné, pour qui la France se résume  au travail pénible dans le bâtiment et au foyer des travailleurs immigrés.

On n’entendra pas de plainte, de morale pesante, de dialogues ronflants. Dans un style épuré, tout en délicatesse, Philippe Faucon, le réalisateur, donne une visibilité et donc une humanité à ces hommes dont la vie de devoir et de labeur est vécue en marge de la société française. Philippe Faucon est né en 1958 à Oujda au Maroc; après des études de lettres à Aix-en-Provence, il se tourne vers le cinéma en privilégiant l’art du  portrait. Il a réalisé 12 longs métrages. Parmi les plus récents , on retiendra  » Samia », » Fatima », qui lui a valu le César du meilleur film en 2016.

Il ajoute un nouveau visage à sa fresque de l’immigration, du déracinement, de l’isolement: celui d’Amin; sa douceur, sa timidité contrastent avec sa robuste carrure. Il est incarné par Mustapha Mbengue qui a commencé sa carrière cinématographique au Sénégal, dans le film de Bernard Giraudeau « Caprices d’un fleuve ». Pour lui, le cinéma est un moyen de faire passer des messages de paix, de fraternité. Son épouse est interprétée par Marème Diaye. Amin va croiser la solitude d’Emmanuelle Devos. Par contre, les seconds rôles  sont tous joués par des comédiens non professionnels.

Le film se veut ni social, ni militant. On remarquera toutefois la dénonciation  de la soumission au patronat, des trafics de papiers, de la montée religieuse  en Afrique, du poids des coutumes.

Il a été tourné en partie au Sénégal, et cet éclairage sur l’Afrique est d’autant plus intéressant qu’il est plutôt rare, et en partie  à Lyon, Villeurbanne, Tassin-la -Demi-Lune en octobre 2017.

Une image ouvre et clôt le film : celle  du mouvement perpétuel d’un engin de chantier qui déplace et démolit: le symbole est discret mais il n’est pas anodin.

Denise Brunet

Sofia, Meryem Benm’ Marek

 

Sofia, de Meryem Benm’ Marek

 

Meryem Benm’Marek est une jeune réalisatrice marocaine, née en 1985 à Rabat. Elle est fille de diplomate et elle vit en Europe depuis l’âge de 6 ans, en France et en Belgique, où elle a également fait ses études.

Son film illustre l’article 490 du code pénal marocain  qui est le suivant : « Sont punies de l’emprisonnement d’un mois à un an, toutes personnes de sexe différent qui, n’étant pas unies par les liens du mariage, ont entre elles des relations sexuelles. » L’origine du film remonte à une histoire racontée à la réalisatrice par sa mère. Lorsqu’elle était elle-même adolescente, ses parents avaient recueilli une jeune fille qui avait dû se marier très vite en découvrant qu’elle était enceinte au moment d’accoucher, suite à un déni de grossesse. Il s’agit bien d’un film qui aborde la question de la condition féminine mais, dans sa note d’intention, la réalisatrice affirme qu’à travers ce sujet elle veut montrer le fonctionnement de la société marocaine actuelle sous tous ses aspects.

Pour parvenir à ce but, elle met en place des personnages qui représentent différentes facettes de la société marocaine : Sofia donc, mais aussi sa cousine Lena et le père de l’enfant, Omar, appartiennent à 3 milieux sociaux différents, certains étant plus tournés vers la tradition, d’autres, vers un Maroc plus moderne et occidentalisé. Le film est situé à Casablanca, capitale économique du Maroc et ville où la fracture sociale est peut-être la plus visible.  Parmi les personnages, on remarque qu’il y en a un dont on parle beaucoup mais qui reste toujours hors champ, il s’agit de Jean-Luc, l’oncle de Sofia, le Français qui est la clé de la progression sociale de toute la famille car il a l’argent et le pouvoir.

Le film se caractérise par la sobriété de la mise en scène, la réalisatrice cite comme modèle des cinéastes comme Ashgar Faradi ou Christian Mungiu. Il commence comme un thriller familial dont l’enjeu serait de savoir qui est le père de l’enfant, mais il dévie très vite vers l’étude sociologique en montrant la pression exercée par la société qui rejette cette naissance hors mariage.

Le film a été présenté à Cannes dans la catégorie « Un certain regard » et il a reçu le prix du meilleur scénario.

Danièle Mauffrey

 

 

 

 

 

Burning, Lee Chang-Dong

BURNING, de LEE CHANG-DONG – 8 novembre 2018

 

LEE Chang-dong est né en Corée du Sud le 1eravril 1954. Préparant son diplôme de littérature, il prend part  en 1980 aux manifestations étudiantes contre le régime de dictature militaire de la « 5èmeRépublique » présidée  par le général Chun Doo-hwan.

Diplômé,  il enseigne la littérature aux lycéens, écrit et met en scène des pièces de théâtre. En 1983, il se lance dans l’écriture de romans, tous dans un registre plutôt polémique.

En 1993, le cinéaste Park Kwang Su   lui propose d’écrire les scénarios de deux de ses films. L’expérience le séduit, il lui semble que la littérature l’emprisonne alors que le cinéma lui offre la lumière, les couleurs, le son, le mouvement,  l’occasion de sortir d’un chemin tout tracé…et il passe derrière la caméra.

En 1997, son premier film « Green Fish », est une critique de la société sud-coréenne, disloquée entre une croissance exponentielle et un régime de travail inhumain. Et « Green Fish » comme ses films suivants « Pippermint Candy » et « Oasis » sont  très bien accueillis dans les festivals internationaux.

En 2002, il est nommé ministre de la Culture mais il démissionne en 2004, se sentant trop étranger à ce monde politique.

En 2005, Thierry Frémaux l’invite à l’Institut Lumière, et en 2009 il est membre du jury à Cannes sous la présidence d’Isabelle Huppert, jury qui avait attribué la palme d’or  au « Ruban Blanc » de Haneke.

En 2018, il fait partie de la sélection officielle à Cannes avec BURNING que vous allez découvrir ce soir,et il  est très déçu de n’obtenir aucun prix alors que beaucoup le voyait remporter la palme d’Or…

BURNING est l’adaptation d’une nouvelle du Japonais Haruki MURAKAMI, « Les Granges Brûlées », qui est à la fois un thriller poètique et psychologique, et un drame très rationnel.

LEE Chang-dong en fait un film policier vibrant et intense, et aussi un brûlot social.

La plupart des indices du thriller sont révélés au grand jour sans  que le spectateur s’en rende forcément compte. Rêverie, fantasme, trompe l’œil s’insinuent partout dans le film.

Vous serez sûrement  sensible à la grâce du mime de l’orange, comme à la danse dans le jardin de Jongsu sur une musique de Miles Davis, celle de « Ascenseur pour l’échafaud » de Louis Malle.

Burning est aussi une attaque de la  « société libérale avancée », avec une rage existentielle et sociale qui rappelle William Faulkner, un des écrivains favoris de LEE Chang-dong.

Et la puissance de la scène finale éclairera soudain  votre vision du film.

Marion Magnard

 

Girl, Lucas Dhont

Girl,Lucas Dhont

Lucas Dhont est un très jeune réalisateur puisqu’il n’a que 26 ans. Il est belge et vit à Gand, où il a fait ses études à l’école des beaux-arts. Alors qu’il n’avait que 20 ans, il a réalisé un documentaire intitulé « Skin of glass », où l’on voit des enfants séparés de leurs parents et qui tentent de communiquer  avec eux par des lettres que l’on entend en voix-off. Un documentaire qui révèle déjà toute la sensibilité du réalisateur.

Le réalisateur décrit ainsi comment est née l’idée du film, en 2014 : «J’avais lu un article dans un journal flamand, contant l’étrange destin d’une jeune fille voulant devenir ballerine dans un corps de garçon. Cela m’a rappelé mon enfance. Quand j’étais gamin, mon père voulait que je sois boy-scout. Il nous emmenait, mon frère et moi, tous les quinze jours jouer avec d’autres enfants dans la boue ou faire du camping. Je détestais ça. Mes copains jugeaient bizarre ma part de féminité. Je préférais le théâtre et la danse… À cette époque-là, je trouvais difficile d’afficher mes goûts. C’était tabou.»

Par la suite, une des étapes les plus difficiles dans la réalisation du film a été celle du casting, qui a duré plus d’un an, pendant lequel le réalisateur a auditionné en vain plus de 500 candidats (garçons, filles et transgenre).  En désespoir de cause, l’équipe décide de faire passer les castings dans une école de danse. «C’est lors d’une de ces auditions de groupe que j’ai vu entrer un jeune homme, à l’aspect très angélique. Il donnait l’impression de transcender le genre. Quand il a commencé à danser, j’ai su que c’était lui.»À 15 ans, le jeune Victor Polster est fascinant. Comme son personnage, il a dû apprendre en 3 mois à danser sur les pointes, exercice réservé aux filles dans la danse classique ; il a également travaillé avec un orthophoniste pour placer sa voix dans les aigus. Son interprétation de Lara, à la fois introvertie et déterminée, lui a valu le 1erprix à Cannes dans la catégorie « Un certain regard ». Pourtant, Victor Polster continue à privilégier son parcours de danseur actuellement.

La relation de Lara avec sa famille est très originale dans le cinéma a double titre : d’une part parce que le père de Lara est un père bouleversant de compréhension et de tendresse, à l’opposé de ces pères soucieux de virilité que l’on a pu voir dans des films comme Billy Elliotpar exemple. D’autre part parce que la mère est absente, pour une raison indéterminée, sans que cela soit la source d’un dysfonctionnement majeur. En effet, le réalisateur voulait que ce soit Lara qui tienne la place de la femme dans la famille.

Sur un tel sujet, Lucas Dhont aurait pu faire un film de type « Dossiers de l ‘écran », montrant le combat d’une personne contre les préjugés, contre sa famille, contre l’institution, pour affirmer sa différence. Or le réalisateur déplace ces enjeux en montrant que le changement de sexe est admis par le père de Lara, et même par l’école de danse. Lara ne se bat pas contre l’extérieur, mais contre elle-même, contre ses représentations du genre, contre son corps, contre l’incompatibilité entre le désir de devenir femme et celui de devenir danseuse. Il s’agit donc d’un film très intime et non d’un film emblématique d’un « cas » social.

Pour terminer, je tiens à signaler que la musique du film est due à un jeune compositeur, Valentin Hadjadj, qui a été formé au CNSM de Lyon. C’est lui qui avait déjà composé la musique du film d’animation Avril et le monde truqué.

Je vous laisse en compagnie de cette pléiade de jeunes talents et vous souhaite une bonne soirée.

Danièle Mauffrey

 

 

Le Poirier sauvage

 

Quatre ans après « Winter Sleep », qui lui valut la palme d’or à Cannes , en 2104 donc, voici le 8ème long métrage du réalisateur  turc: Nuri Bilge Ceylan;il est âgé de 59ans.

Comme dans les romans de Tolstoï ou de Stendhal, le cinéaste mise sur le temps, à une époque où il  faut aller vite, être bref…en cela il peut paraître anachronique. Son film est long, il ne comprend pas qu’un réalisateur ait à s’autocensurer pour se conformer aux canons de l’industrie du cinéma.Et il justifie ses 3 heures de projection »:je m’intéresse, dit-il, au monde intérieur des individus, à la manière dont ils se lient, dont ils s’opposent, et en plus , pour ce film, j’avais besoin de montrer le rythme lent des saisons ». Ajoutons  que son cinéma a toujours favorisé la parole, et on n’échappera pas aux longues conversations: les dialogues  sont très écrits, semés de références littéraires.

Le film se déroule dans l’ouest de la Turquie, dans la région  de çanakkale, tout près  du site archéologique de la ville antique de Troie, et fief familial du héros: Sinan.Ce jeune intellectuel de 21 ans, qui essaie d’être à la fois écrivain et enseignant, rend visite aux gens et aux paysages de son enfance, à tout ce qui constitue son passé.

Se définit-il par ses racines ou contre elles ? Le rapport au père et à la famille constitue le fil rouge du film.En quelques scènes Ceylan met en lumière la société turque et révèle en même temps un certain  malaise de la Turquie contemporaine, notamment de la jeune génération.Il faut lire entre les lignes ou plutôt entre les images, car n’oublions pas la dérive autoritaire du pays après le coup d’état manqué de juillet 2016.Les personnages  ne trouvent d’échappatoire que dans les rêves, et par moments le film prend des virages oniriques inattendus.

Tous les films de Ceylan comme par exemple, Uzak, les climats, il était une fois en Anatolie, sont d’une grande beauté plastique. Il a toujours un sens acéré du cadre, ce qui peut s’expliquer par sa formation première de photographe. Ici , il a filmé en plans-séquences avec une caméra mobile.

Pour accompagner musicalement le « Poirier sauvage « , il a transposé un morceau de Bach pour orgue ,dans une nouvelle orchestration.

Juste un conseil: ne vous endormez pas avant la fin,la dernière scène , émouvante, pleine d’espoir, donne une leçon de vie à Sinan.

Je vous souhaite une bonne soirée en vous rappelant cette phrase d’un critique du « Masque et la Plume« , émission de France inter: »ce film se lit autant qu’il se regarde et s’écoute ».

Denise Brunet

Dogman, Matteo Garrone

 

 

DOGMAN  de Matteo GARRONE – 27 septembre 2018

Matteo GARRONE est né à Rome en 1968. Son père est critique d’Art et sa mère photographe. Il fait ses études au Lycée des Arts de Rome et en sort diplômé à 18 ans. Il commence à travailler comme assistant opérateur. Il  gravit peu à peu tous les échelons, tourne des courts métrages, des documentaires puis des films qui obtiennent très vite des succès tant auprès des critiques que du Public, et des prix dans des grands festivals  comme  Berlin, Cannes et Venise. Je vous citerai  « l’étrange M. Peppino », «  Premier Amour » « The Tale of Tales » avec Vincent Cassel et Selma Hayek,   et surtout « Gomorra » grand Prix   à Cannes en 2008.  Gomorra est l’adaptation  du livre éponyme de Roberto SAVIANO, dénonciation précise des mécanismes de la Maffia. Dès la parution  en 2006, son auteur est menacé de mort,  placé sous protection policière, et contraint à une vie infernale. Le Ministre de l’Intérieur Matteo SALVINI parle maintenant de supprimer « la ruineuse protection policière » de SAVIANO,… depuis qu’il s’est  insurgé contre sa politique migratoire

Dans le cadre de nos soirées « cinéma italien », vous aviez aimé le  délicieux « Pigeon » de Mario Monicelli. Cette irrésistible comédie  tournée en 1958 dénonçait déjà les injustices et les misères de la société. Mais j’aime autant vous prévenir tout de suite : Certes, dans les deux films le Pigeon et Dogman, il y a une histoire de percement de mur mais c’est le seul point commun :  «  Dogman »,  c’est plus la violence et la noirceur de « Gomorra » dans un enfer de béton, que la tendresse et l’ironie du Pigeon dans une Rome ensoleillée….

Lorsque Mattéo GARRONE préparait Gomorra, son père lui a demandé de l’accompagner à un spectacle théâtral  joué par les prisonniers dans la maison d’arrêt de Volterra. Dès 1988 en effet, le metteur de scène de théâtre PUNZO avait  initié la thérapie  contre la récidive de la criminalité par le théâtre  et avait commencé par la prison de Volterra. (110 prisons sur 300  en Italie ont un atelier theâtre). Ebloui par la qualité de jeu de l’un d’eux,  Anielo  ARENA, (condamné à perpétuité pour trois meurtre maffieux),  GARRONE  souhaite l’embaucher pour son film, sachant qu’en Italie, les condamnés, sous certaines conditions, peuvent bénéficier de  45 jours de liberté. Mais l’administration  n’a  pas donné son accord en raison du sujet, trop proche des motifs de la condamnation d’Arena.  En 2012  GARRONE a renouvelé sa demande pour lui faire jouer le rôle principal dans  « REALITY »,  un exubérant  vendeur de poissons pris aux pièges de la téléréalité, et cette fois avec une réponse favorable. « Réality » a obtenu le grand prix  à  Cannes. Mais    ARENA n’ayant pas le droit de sortir d’Italie, n’a pas pu accompagner  à Cannes  l’équipe de tournage. Il est toujours  en prison, et toujours acteur (il a joué l’opéra de quat’sous, Pinocchio…) Vous le retrouverez  dans Dogman où  il interprète un policier  …

Le personnage de DOGMAN est joué excellemment par Marcello FONTE. A 18  ans, ce tout petit et tout menu calabrais « monte » à Rome pour être acteur. Martin Scorcese est en train d’y tourner « Gang of New York » . Tout ce qu’ obtient FONTE c’est un emploi de « doublure-lumière » .  Il ne connait personne, prend Di Caprio pour un figurant et lui demande de lui faire un selfie. Le tournage terminé, FONTE  se retrouve homme à tout faire dans un Centre Social pour anciens détenus. Les animateurs ont créé une troupe de théâtre amateur dans la lignée de PUNZO.  Comme un des acteurs décède brutalement, Marcello FONTE le remplace le jour où précisément GARRONE vient faire un casting pour les figurants de DOGMAN. Subjugué il l’embauche pour le rôle principal… Et   FONTE obtient le prix d’interprétation masculine au Festival de Cannes 2018…

Les journalistes qui ont cherché  à interviewer ARENA après son prix d’interprétation l’ont retrouvé dans son  Centre Social où il a repris son travail et  il leur a fait découvrir avec courtoisie toutes les activités du Centre.

GARRONE précise que quand il tombe amoureux d’une histoire (comme pour  Dogman inspirée d’un vrai fait divers), il fait le parcours sans voir clairement  quel sera le résultat final. Il dit travailler à l’instinct, intéressé essentiellement par la psychologie de ses personnages.

Et vous allez faire ce soir une plongée dans le monde du crime en Italie mêlant réalisme et mythologie, farce et tragédie, avec une certaine emphase visuelle dans la noirceur,  et dans les débordements colorés qui rappelleni son modèle FELLINI.

L’Italie dans le Pigeon de MONICELLI  se remettait du fascisme. Qu’en est il de celle du Dogman de GARRONE   ?

Et si vous me permettez cette plaisanterie,  je vais vous laisser découvrir Marcello Fonte, « un acteur qui a du chien »

Marion Magnard