Archives mensuelles : septembre 2026

Soudain de Ryusuke Hamaguchi

Quand Hiroko Matsuda, la productrice de Shirous Office, propose à Ryusuke Hamaguchi de lire Quand la vie prend un tournant inattendu, il ne s’attend pas à être autant touché. Le livre retrace au travers de 20 longues lettres la correspondance entre 2 chercheuses japonaises, Maho Isono, anthropologue médicale et Makiko Miyano, philosophe. Au départ elles échangent sur leurs sujets de recherche respectifs. La philosophe travaille sur le hasard, l’anthropologue étudie la notion de risque.  Un cancer métastasé est diagnostiqué à la philosophe et l’échange intellectuel purement professionnel du début, va alors se transformer en une relation de plus en plus intime et plus intense. Plusieurs mois après à Tokyo, il est approché par David Gauquié, un des deux dirigeants de Cinéfrance Studios qui lui propose une collaboration. Ryusuke Hamaguchi décide alors d’adapter le livre à l’écran car cette proposition de collaboration est pour lui la garantie de conditions économiques favorables et aussi l’occasion de toucher le public français habitué à ce type de sujet.

En 2024, il débarque à Paris pour effectuer des recherches et écrire une première version du scénario. Fidèle à l’esprit du livre, la question du hasard et du risque va constituer le moteur profond du film. Dans la perspective de trouver un point de jonction entre la France et le Japon, Ryusuke Hamaguchi va s’intéresser à l’Humanitude, méthode de soin dont vous allez entendre parler dans le film qui est également présente au Japon depuis une dizaine d’année. Au-delà de la question du soin, le réalisateur a le sentiment que l’Humanitude permet d’interroger plus largement la place de l’être humain dans la société, et la manière dont cette société finit parfois par ne plus lui laisser de place.

Le mot “humanitude” a été créé en 1980 par l’écrivain suisse Freddy Klopfenstein puis repris par le généticien humaniste Albert Jacquard en 1987. Alors que l’humanisme est un concept philosophique qui montre l’importance de la place de l’homme dans le monde, l’humanitude désigne un concept de nature plutôt anthropologique. Il repose sur la définition de l’homme comme animal communicant doté de capacités et ayant des besoins propres à l’espèce humaine. Les professionnels de la santé se sont saisis de ce concept dans leur pratique soignante notamment dans les soins aux personnes âgées.

Plusieurs éléments remarquables dans ce film, tout d’abord sa durée. Le réalisateur explique que cette durée est nécessaire pour une raison dramaturgique puisque pendant une grande partie du film, les deux femmes se connaissent très peu. A un moment l’une d’elles demande à l’autre de la rejoindre dans son pays natal et pour que cette proposition paraisse naturelle, il fallait que le spectateur ait le temps de sentir la profondeur du lien en train de naître entre les deux personnages.

Il y a aussi bien sur le mélange de 2 langues et de 2 cultures. Le film est tourné à Paris et à Kyoto avec des acteurs professionnels, à l’exception de quelques petits rôles confiés à des personnes issues de la figuration.Notamment pour les scènes à l’EHPAD où de nombreux résidents et membres du personnel ont pris part au film.

Ryusuke Hamaguchi a travaillé étroitement avec Léa Le Dimna, interprète omniprésente et scénariste du film.

Enfin, il faut parler de la méthode très personnelle qu’a Ryusuke Hamaguchi pour diriger les acteurs.

Tout commence par des lectures, des lectures qu’il demande de faire « à plat », sans intention, sans jeu. Puis le texte est comme incorporé par l’acteur qui doit entrer en résonnance avec son partenaire de jeu.

Ryusuke Hamaguchi peut écrire une scène qui n’existe pas dans le film et demander aux acteurs de la lire et de la jouer comme pour créer une mémoire intérieure. C’est une façon de créer des liens sans passer par des explications psychologiques.

Avant le tournage, il donne aux acteurs un texte avec dix-sept questions sur le personnage qui touchent à des zones intimes comme le rapport à la sexualité, à ce qui compte pour lui ou encore à certains choix.

Pour terminer je soulignerai la performance de Virginie Efira qui est Marie-Lou, la directrice d’EHPAD. Elle a été castée parmi 200 autres acteurs, seulement 2 mois avant le début du tournage. Elle dit d’ailleurs avoir laissé tomber le film pour lequel elle était en tournage depuis 10 jours pour faire Soudain ; et a appris le japonais ou du moins les Hiraganas, qui permettent de transcrire la langue japonaise. C’est dire sa détermination à collaborer avec ce metteur en scène !

Doris Orlut

 

Fjord, de Cristian Mungiu

Fjord, de Cristian Mungiu

Cristian Mungiu, grâce à ce film, est entré dans le cercle restreint des réalisateurs ayant obtenu 2 fois la Palme d’or à Cannes, après Coppola, Kusturica, les Dardenne, Ken Loach… Il avait obtenu sa 1ère palme d’or en 2007 avec son 2ème long métrage, 4 mois, 3 semaines, 2 jours, film très fort sur un avortement clandestin dans la Roumanie de Ceausescu. Film qui avait déjà suscité une polémique puisque des associations anti-avortements et la ministre Christine Boutin avaient voulu interdire la diffusion du DVD du film dans les lycées, alors même qu’il ne s’agissait pas particulièrement d’un film pro-avortement.

Cristian Mungiu fait partie de ce qu’on appelle la Nouvelle Vague roumaine, une génération apparue après la chute du mur et de Ceausescu qui a renouvelé le cinéma de Roumanie. Ses films sont toujours des films réalistes, souvent inspirés de faits divers, portant sur des sujets de société .

Il réalise donc des films qu’on peut qualifier d’ « engagés » par leur sujet. Mais l’engagement de Mungiu se traduit aussi à travers ses actions pour maintenir une vie culturelle en Roumanie : il n’hésite pas à partir régulièrement en tournée à travers le pays. Avec une caravane, il parcourt villes et villages de Roumanie, dépoussière de vieilles salles de cinéma laissées à l’abandon, organise des projections et contribue à faire émerger de nouveaux rendez-vous comme le festival Les Films de Cannes à Bucarest.

Le film que vous allez voir ce soir a pu surprendre les fans du réalisateur, qui est considéré comme un humaniste libéral et il a fait l’objet d’une polémique concernant son contenu. En effet, il met face à face d’un côté une famille qui élève ses enfants selon des conceptions rigoristes et de l’autre les services sociaux norvégiens, pays dans lequel les châtiments corporels quels qu’ils soient sont bannis depuis 1997. Certains accusent Mungiu de s’attaquer aux services sociaux en les montrant comme des gens sans cœur alors même qu’il fait interpréter les parents sur lesquels pèsent des soupçons de maltraitance par 2 stars, ce qui a tendance à les mettre en valeur. Ces 2 stars sont Sebastian Stan acteur roumano-americain plutôt habitué des rôles de « beau gosse », il a joué dans plusieurs films de la franchise Marvel notamment Captain America et il a incarné Donald Trump dans The Apprentice), il apparaît transformé physiquement pour ce film. Et Renate Reinsve, actrice norvégienne, qui incarnait la protagoniste de Julie en 12 chapitres et de Valeur sentimentale de Joachim Trier. Ces 2 acteurs ont un jeu empreint d’émotion ce qui crée une certaine empathie avec le spectateur et nous mène à partager leur désarroi.

Alors film réactionnaire et manipulateur qui prend la défense d’une famille traditionnaliste ou film équilibré qui dérange en nous forçant à remettre en question nos valeurs ? A vous de juger !

Les matins merveilleux, d’Avril Besson

Le film que nous vous proposons ce soir, « Les matins merveilleux » est une comédie romance d’ Avril Besson, avec dans les rôles principaux, India Hair qui joue Charlie, Raya Martigny qui est Marina, Eric Cantona dans le rôle de Titou Mathias Minne dans celui de Maxime.

Avril Besson est une jeune réalisatrice de 41 ans, sortie diplômée du département montage de la FEMIS en 2013. La Femis est une grande école publique française de cinéma et d’audiovisuel, située à Paris.

Elle réalise son court-métrage de fin d’étude ADELA d’une durée de 36 minutes qui raconte l’extrême précarité d’une mère rom de 3 enfants habitant en bordure de la RN 7, au sud de Paris dans un abri fait de palettes, diffusé dans plusieurs festivals en France et à l’étranger. Elle assure ensuite le montage de nombreux projets, longs-métrages, courts-métrages, séries et documentaires. Son dernier court-métrage en date QUEEN SIZE (également avec India Hair et Raya Martigny dont le sujet est la vente d’un lit) est sélectionné dans plus de 35 festivals internationaux et est nommé pour le César du meilleur court-métrage en 2023.

Les Matins Merveilleux est son premier long-métrage.

On suit India Hair, Charlie à l’écran, un peu perdue après le décès de sa grand-mère, qui lui laisse une place dans le caveau et une mission : léguer de vieux vinyles à un ami inconnu vivant dans le Sud. La voilà partie en Twingo sur la Côte d’ Azur, à la rencontre d’une myriade de personnages tous plus attachants les uns que les autres.

Difficile alors de résister au charme maladroit et contagieux de Charlie, qui semble traverser chaque épreuve avec une douceur désarmante.

C’est par Titou danseur de disco mélancolique, aux chemises flashy, admirablement bien interprété par Eric Cantona, que commence pour elle, une quête d’elle même, sur les traces de sa mère. Et puis il y a Marina « qu’on ne peut quitter des yeux tant elle occupe merveilleusement l’espace » et qui accueille Charlie avec toute la bienveillance du monde. En apparence aux antipodes l’une de l’autre, elles se retrouvent pourtant au même endroit, traversées toutes les deux par le deuil. Marina offre à Charlie une forme de confiance et de légèreté qu’elle ne se connaissait pas, alors que Charlie, elle apprend doucement à Marina que lâcher prise peut aussi être une force.

C’est que le film touche juste. Tout est bouleversant de sincérité.

Il ne cherche pas à raconter une histoire extraordinaire, mais s’intéresse plutôt à des gens ordinaires qui traversent des moments extraordinaires de leur vie, comme le deuil, une rencontre, l’envie de partir, la peur de rester seul.

On aime l’idée qui se cache derrière le titre : après les périodes difficiles, il peut encore y avoir des matins merveilleux.

C’est finalement un film sur le passage du chagrin vers quelque chose qui ressemble à l’espoir.

Le film a été tourné sur la plage de Cavalière près de Le Lavandou.

Petite précision : le film a bien été présenté au Festival de Cannes 2026, mais dans les Séances spéciales. Le Festival le présente officiellement comme le premier film d’Avril Besson.

La musique originale est signée du compositeur guitarise Thomas Krameyer. Son travail accompagne des pépites disco oubliées à des morceaux plus mélancoliques, rythmant ce road trip à travers la France.

Je vous souhaite une excellent soirée

Sylvie Guiseppin

 

LE HÉROS DE BERLIN DE WOLFGANG BECKER

Au cours de ses 35 ans de carrière, Wolfgang Becker a réalisé peu de films. Le plus connu est sans doute Goodbye, Lenin ! sorti en 2002, où un fils cache à sa mère est-allemande la chute du mur de Berlin.

Sans doute ne serions-nous pas là ce soir, si Wolfgang Becker se sachant atteint d’un cancer incurable, avait choisi de visiter les plus beaux endroits du monde, plutôt que de réaliser un ultime film.

Le héros de Berlin est une comédie caustique adaptée du roman éponyme de Maxim Leo, sorti en 2022.

Vingt ans après Good Bye, Lenin!, le réalisateur Wolfgang Becker revient sur l’histoire de la réunification allemande avec le récit médiatique d’un faux héros de la RDA monté de toutes pièces.

Le film structure son récit entre archives de la RDA et commémorations du trentenaire de la chute du mur de Berlin. Chaque mensonge entraîne une escalade où la surenchère médiatique, transforme une anecdote en fable nationale.

La caméra nous livre une vision ironique du monde où contraste la grisaille d’un vidéoclub de quartier et le clinquant aseptisé des plateaux télévisés modernes.

Dans ce décor, l’acteur principal, Charly Hübner, incarne le citoyen ordinaire au physique lourd et terne qui fait obstacle au glamour médiatique qu’on veut lui imposer.

A ses côtés, on retrouve des acteurs allemands reconnus comme Christiane Paul et Daniel Brühl, qui fait quelques apparitions clin d’œil.

Composée par Lorenz Dangel, la musique oscille entre nostalgie mélancolique et thèmes rythmés, qui traduisent l’asphyxie progressive du personnage principal.

Assuré par Jörg Hauschild, le montage illustre le vertige de la célébrité soudaine en accélérant le rythme au fil de la narration par des transitions brutales entre les scènes intimes et le tumulte médiatique.

Wolfgang Becker a pu achever le tournage de son dernier film avant son décès en décembre 2024 et effectuer le premier montage mais il ne l’a pas vu terminé. C’est Achim von Berries, également producteur du film, qui en a terminé la réalisation.

 

Doris Orlut