Soudain de Ryusuke Hamaguchi

Quand Hiroko Matsuda, la productrice de Shirous Office, propose à Ryusuke Hamaguchi de lire Quand la vie prend un tournant inattendu, il ne s’attend pas à être autant touché. Le livre retrace au travers de 20 longues lettres la correspondance entre 2 chercheuses japonaises, Maho Isono, anthropologue médicale et Makiko Miyano, philosophe. Au départ elles échangent sur leurs sujets de recherche respectifs. La philosophe travaille sur le hasard, l’anthropologue étudie la notion de risque.  Un cancer métastasé est diagnostiqué à la philosophe et l’échange intellectuel purement professionnel du début, va alors se transformer en une relation de plus en plus intime et plus intense. Plusieurs mois après à Tokyo, il est approché par David Gauquié, un des deux dirigeants de Cinéfrance Studios qui lui propose une collaboration. Ryusuke Hamaguchi décide alors d’adapter le livre à l’écran car cette proposition de collaboration est pour lui la garantie de conditions économiques favorables et aussi l’occasion de toucher le public français habitué à ce type de sujet.

En 2024, il débarque à Paris pour effectuer des recherches et écrire une première version du scénario. Fidèle à l’esprit du livre, la question du hasard et du risque va constituer le moteur profond du film. Dans la perspective de trouver un point de jonction entre la France et le Japon, Ryusuke Hamaguchi va s’intéresser à l’Humanitude, méthode de soin dont vous allez entendre parler dans le film qui est également présente au Japon depuis une dizaine d’année. Au-delà de la question du soin, le réalisateur a le sentiment que l’Humanitude permet d’interroger plus largement la place de l’être humain dans la société, et la manière dont cette société finit parfois par ne plus lui laisser de place.

Le mot “humanitude” a été créé en 1980 par l’écrivain suisse Freddy Klopfenstein puis repris par le généticien humaniste Albert Jacquard en 1987. Alors que l’humanisme est un concept philosophique qui montre l’importance de la place de l’homme dans le monde, l’humanitude désigne un concept de nature plutôt anthropologique. Il repose sur la définition de l’homme comme animal communicant doté de capacités et ayant des besoins propres à l’espèce humaine. Les professionnels de la santé se sont saisis de ce concept dans leur pratique soignante notamment dans les soins aux personnes âgées.

Plusieurs éléments remarquables dans ce film, tout d’abord sa durée. Le réalisateur explique que cette durée est nécessaire pour une raison dramaturgique puisque pendant une grande partie du film, les deux femmes se connaissent très peu. A un moment l’une d’elles demande à l’autre de la rejoindre dans son pays natal et pour que cette proposition paraisse naturelle, il fallait que le spectateur ait le temps de sentir la profondeur du lien en train de naître entre les deux personnages.

Il y a aussi bien sur le mélange de 2 langues et de 2 cultures. Le film est tourné à Paris et à Kyoto avec des acteurs professionnels, à l’exception de quelques petits rôles confiés à des personnes issues de la figuration.Notamment pour les scènes à l’EHPAD où de nombreux résidents et membres du personnel ont pris part au film.

Ryusuke Hamaguchi a travaillé étroitement avec Léa Le Dimna, interprète omniprésente et scénariste du film.

Enfin, il faut parler de la méthode très personnelle qu’a Ryusuke Hamaguchi pour diriger les acteurs.

Tout commence par des lectures, des lectures qu’il demande de faire « à plat », sans intention, sans jeu. Puis le texte est comme incorporé par l’acteur qui doit entrer en résonnance avec son partenaire de jeu.

Ryusuke Hamaguchi peut écrire une scène qui n’existe pas dans le film et demander aux acteurs de la lire et de la jouer comme pour créer une mémoire intérieure. C’est une façon de créer des liens sans passer par des explications psychologiques.

Avant le tournage, il donne aux acteurs un texte avec dix-sept questions sur le personnage qui touchent à des zones intimes comme le rapport à la sexualité, à ce qui compte pour lui ou encore à certains choix.

Pour terminer je soulignerai la performance de Virginie Efira qui est Marie-Lou, la directrice d’EHPAD. Elle a été castée parmi 200 autres acteurs, seulement 2 mois avant le début du tournage. Elle dit d’ailleurs avoir laissé tomber le film pour lequel elle était en tournage depuis 10 jours pour faire Soudain ; et a appris le japonais ou du moins les Hiraganas, qui permettent de transcrire la langue japonaise. C’est dire sa détermination à collaborer avec ce metteur en scène !

Doris Orlut