Archives de catégorie : Séances du jeudi soir

Zombi Child, Bertrand Bonello

ZOMBI CHILD  – Bertrand BONELLO – 19 aout 2019 – Présentation Marion Magnard

Bertrand Bonello est né à Nice en 1968. Il partage sa vie entre Paris et Montréal où est née  sa compagne  Josée Deshaies, chef opérateur. Elle a été directrice de la photographie de la plupart de ses films. Ils ont une fille, Anne Mouchette.

Musicien de formation classique, il commence par accompagner de nombreux chanteurs en tournées, et notamment  Françoise Hardy. Parallèlement, sans doute  sous l’influence de sa compagne, il tourne des courts métrages. En 1996 il adapte  pour le cinéma « Qui je suis », un  long poème autobiographique de Pasolini. Passionné par ce travail, il décide de se consacrer davantage au cinéma, sans abandonner la musique.  Il continuera à composer, mêlant instruments classiques  et synthétiseurs.

En 1998, il tourne son premier long métrage «  Quelque chose d’organique » qui est sélectionné d’emblée au festival de Berlin. Les critiques le placent  dans la nouvelle génération de cinéastes qui étudient les rapports entre  les relations charnelles et mentales. 

En 2003, son film  « Tiresia »,  symphonie d’images très belles à interprétations multiples,  mélange transsexualité, mythes,  religions, musique de Bethoven et musique brésilienne….

En 2004, « Le Pornographe », avec Jean Pierre Léaud, évoque les rapports Père Fils, le métier de cinéaste, l’engagement politique.

La consécration lui arrive avec  « L’Apollonide ou les souvenirs d’une maison close » en 2011, distribution étincelante et images superbes, et  en 2014 le biopic très cru sur la vie d’Yves Saint Laurent. Habituellement, les cinéastes cherchent des producteurs pour réaliser leur projet, mais cette fois ce sont les producteurs  qui ont chargé Bonello de réaliser le film. Son succès est dépassé de très peu par le biopic de Jalil  Lespert, sur le même sujet, un peu moins cru,  sorti en même temps.

ZOMBI CHILD, que vous découvrez ce soir, a été présenté à Cannes à la Quinzaine des Réalisateurs. C’est un  film étonnant,  plus intimiste que les précédents, moins coûteux, tourné  rapidement, sans stars. Il a écrit le scénario et composé la bande-son, très remarquable.

C’est un mélange de mystique ,  de surnaturel , de  contemporain,  de trivial, navigant entre croyance, réalité et doute, entre 1962 et 2017, entre Haïti et le Pensionnat de la Légion d’Honneur dans la Seine Saint Denis . Et vous apprendrez beaucoup sur le Vaudou car Bertrand Bonello a fait de très sérieuses recherches.

Pour lui, le zombie n’est pas une figure folklorique, c’est le souvenir persistant d’un préjudice effroyable, c’est l’effarante réalité de l’esclavage. Et il imagine les conséquences de l’arrivée d’une haïtienne, avec toute son histoire,   à la Maison d’Education de la Légion d’Honneur, créée  par Napoléon Ier  qui en même temps est revenu sur l’abolition de l’esclavage votée par  la Révolution, sous l’influence de Robespierre. Cette maison  a un cadre de conduite rigide, une exigence de la réussite, qui amèneront   certaines élèves plus rebelles à avoir besoin de se créer une existence parallèle.

Et vous n’oublierez pas les magnifiques images  des évocations du visage de sa femme par Clairvius, ou de celui de l’amoureux peut être imaginaire de Fanny…. 

La femme de mon frère, Monia Chokri

La femme de mon frère, de Monia Chokri.

La femme de mon frère est le 1erfilm de Monia Chokri mais celle-ci n’est pas une inconnue dans le monde du cinéma. En effet, cette jeune femme née à Québec en 1983 a suivi une formation au conservatoire d’art dramatique de Montréal jusqu’en 2005 et, après avoir fait du théâtre, a tenu des rôles importants dans les films de Denis Arcand et Xavier Dolan. Elle a notamment joué dans Les Amours imaginaires, et Laurence Anywaysaux côtés de Melvil Poupaud. On a pu la voir également dans le film de Katell Quillévéré, Réparer les vivants. En 2013, elle réalise son 1ercourt-métrage qui obtient de nombreux prix et cette année, elle a obtenu le prix Coup de cœur du jury de la section « Un certain regard » à Cannes pour le film de ce soir. 

Le point de départ à l’origine de ce film est la relation de la réalisatrice avec son propre frère et le souvenir du moment où celui-ci est tombé amoureux, et où elle a pu observer chez lui des comportements amoureux proches de ceux qu’il avait avec elle, sa sœur. Elle a voulu faire un film sur l’apprentissage de l’amour, sur la famille. L’actrice principale, Anne-Elisabeth Brossé, est peu connue en France mais très célèbre au Québec ; c’est aussi une amie de la réalisatrice qui a joué avec elle dans Les Amours imaginaires. 

Le film oscille constamment entre la comédie féministe sur les mésaventures d’une célibataire trentenaire surdiplômée et le film d’auteur par ses nombreuses références cinématographiques. On peut en effet repérer l’influence de Xavier Dolan, bien sûr certains critiques parlent même de film « dolanien » avec son énergie,  son montage rapide, ses séquences musicales, son univers coloré. Mais on peut aussi trouver des échos de l’œuvre de Godard ou encore d’Almodovar, au risque même d’obtenir un effet kaléidoscope qui nuit parfois à la cohérence du film. 

Mais n’oublions pas qu’il s’agit d’un premier long métrage et voyons s’il nous donne envie de découvrir les œuvres futures de Monia Chokri. 

SYBYL de Justine TRIET

SIBYL – Justine TRIET – 11 juillet 2019-

Justine Triet est née en Normandie en 1978. Bien que diplômée de l’Ecole Nationale des Beaux Arts de Paris, elle décide d’être comédienne. Puis elle bifurque vers la technique, videos, courts métrages, documentaires.

Dès son premier film, la Bataille de Solférino, en 2013, on comprend  que son truc, c’est de mélanger, tambour battant, de multiples strates qu’elle monte ensuite comme des œufs en neige. Dans la bataille de Solférino, les strates ce sont la garde alternée des enfants, le deuxième tour des élections présidentielles…

En 2016, Victoria, son deuxième film, voit la rencontre explosive de la réalisatrice et de l’actrice Virginie Efira , deux piles atomiques de même intensité, et curieusement semblables, allant jusqu’à avoir toutes les deux un frère prénommé Jorrick  ! Virginie Efira qui joue une avocate au bord de la crise de nerfs, dira de Justine Triet « qu’elle lui a ouvert un nouvel espace de jeu d’actrice  ».

Et précisément, Justine Triet adore créer « des personnages féminins  qui respectent l’ordre puis les démolir et les regarder chuter ».

Et c’est ainsi que dans SIBYL, son 3ème film, elle présente une Virginie Efira que nous avons l’habitude de voir plus simple et plus solaire, même si déjà dans « Le grand bain » et « Victoria » elle jouait des personnalités plus complexes. Et je gage que vous serez surpris par des scènes crues et torrides…Nous découvrons une nouvelle Virginie Efira, « avec une puissance de jeu, une capacité de métamorphoses, entre raison et folie » qui peut rappeler Gena Rowlands

La distribution comprend également Laure Calamy, Adèle Exarchopoulos, Sandra Hüller, Gaspard Ulliel, Niels Schneider. Schneider a dejà joué ave Virginie Efira dans « un amour impossible » de Catherine Corsini.

Le scénario brasse beaucoup de thèmes, la réalité et son déni, le travail, la famille, la création, tout est lié et imbriqué.

Et Justine explique  : « je voulais parler de ce vertige face à une autre jeune femme, soudain confrontée à une sorte de portrait inversé d’elle-même » Et elle précise qu’elle a réalisé son film en s’inspirant d’ « Opening night » de Cassavetes et  d’ « Eve » « de Mankiewiez. Nous pouvons penser aussi à « Sils Maria » d’Olivier Assayas.

Avec SIBYL, Justine est en compétition à Cannes, enceinte de 8 mois et demi. Elle fait observer qu’elles sont 3 réalisatrices à être sélectionnées. Ce n’est pas la parité mais c’est un début ! Elle raconte en riant : « Je ne sais pas ce qui m’a pris de faire un bébé pendant le tournage. La montée des marches, c’est un truc dont on rêve toutes, et là… » Mais elle a assumé crânement, en tailleur pantalon noir et blanc sur le tapis rouge.

Certains ont jugé sévèrement le film, le trouvant trop bobo, trop fabriqué, d’autres au contraire ont été touchés par la masse d’émotion qu’il dégage. Maintenant, à vous de voir …

Le jeune Ahmed – Jean-Pierre et Luc Dardenne

Communément appelés les frères Dardenne, Jean-Pierre et Luc Dardenne sont deux réalisateur belges de 68 et 65 ans.

Ils font partie d’un groupe restreint de 8 réalisateurs : ceux ayant été 2 fois lauréats la palme d’or à Cannes :
• Francis Ford Coppola,
• Shōhei Imamura,
• Emir Kusturica,
• Bille August,
• Michael Haneke
• Ken Loach
Ils ont reçu ces palmes d’or pour : « Rosetta » en 1999 et « L’enfant » en 2005
En 2011, pour « Le gamin au vélo » : ils reçoivent le grand prix.

Cette année ils remportent le prix de la mise en scène à Cannes.

Leur cinéma pourrait être qualifié de naturaliste, terme que l’on associe souvent à la littérature. Émile Zola aurait trouvé là de merveilleux représentants de son style.
Ce cinéma naturaliste reprend certaines règles définies dans le Dogme95 publié par Lars von Trier et Thomas Vinterberg.
Le Dogme95 est lancé en réaction aux superproductions anglo-saxonnes et à l’utilisation abusive d’artifices et d’effets spéciaux aboutissant à des produits formatés, jugés lénifiants et impersonnels. Le but du Dogme95 est de revenir à une sobriété formelle plus expressive, plus originale et jugée plus apte à exprimer les enjeux artistiques contemporains. Dépouillés de toute ambition esthétique et en prise avec un réel direct, les films qui en découlent cristallisent un style vif, nerveux, brutal et réaliste, manifesté généralement par un tournage entrepris avec une caméra 35mm portée au poing ou à l’épaule et avec improvisation de plusieurs scènes. Les deux premiers films labellisés Dogme95 : Festen de Thomas Vinterberg et Les Idiots (Idioterne) de Lars von Trier.
Si on décide d’aller encore un peu plus loin dans l’analyse de leurs films on considère qu’ils reconnus comme ceux qui en ont renouvelé l’esthétique et la narration grâce à un style concret, épuré et loin des facilités : caméra à l’épaule ou poing suivant au plus près les visages crispés et les corps en mouvement, longs plans-séquences dilatant la durée, captation de gestes de nervosité, moments de vide, d’irritation, voire de frustration, absence de plage musicale, silences, choix d’acteurs non professionnels ou méconnus.

Pour comprendre le style et les thèmes de prédilection des frères Dardenne, il faut revenir au lieu de leur enfance. Ils vivent dans une petite ville de Belgique Engis (6000 habitants).  Engis a longtemps été le village le plus pollué d’Europe. Dans les années 1930, des dizaines de personnes y sont mortes d’intoxication. C’est suite à ces morts qu’une enquête sera ouverte et fera un lien pour la première fois entre pollution de l’air et les maladies pulmonaires. À propos de Engis, Sartre le mentionne dans « Critique de la raison dialectique » comme une illustration des contradictions du capitalisme. » Luc Dardenne précise que « Les gens du village se sont énormément battus pour améliorer leurs conditions de vie. »

Mais revenons sur le film de ce soir « le jeune Ahmed », encore un thème autour de la famille et notamment l’enfance (« le gamin au vélo, l’enfant »).

Remarque : aucun des acteurs n’est professionnel.

Les frères Dardenne ont voulu s’interroger et nous faire nous interroger sur les raisons qui poussent un garçon de 13 ans à vouloir tuer sa professeure au nom de ses convictions religieuses. Ils ont faits face au personnage si fermé de Ahmed en tentant de répondre aux interrogations suivantes :
Comment arrêter la course au meurtre de ce jeune garçon fanatique, hermétique à la bienveillance de ses éducateurs, à l’amour de sa mère, à l’amitié et aux jeux amoureux de la jeune Louise ?
Comment l’immobiliser dans un moment où, sans l’angélisme et l’invraisemblance d’un happy end, il pourrait s’ouvrir à la vie, se convertir à l’impureté jusque-là abhorrée ?
Quelle serait la scène, quels seraient les plans qui permettraient de filmer cette métamorphose et troubleraient le regard du spectateur entré dans la nuit d’Ahmed, au plus près de ce qui le possède, de ce dont il serait enfin délivré ?

Réponse à ces questions d’ici 1:30h

Bonne séance

The dead don’t die, Jim Jarmusch

The Dead Don’t Die, Jim Jarmush

Si vous êtes ici ce soir, c’est que vous avez sans doute déjà entendu parler de ce film. En effet, il a été à l’honneur au festival de Cannes dont il a récemment fait l’ouverture, et il n’était pas le seul film de zombie présent sur la Croisette, puisque les festivaliers ont également pu voir Zombi Child, de Bertrand Bonello, situé en Haîti, terre des sortilèges vaudou.

Jim Jarmusch a 66 ans et il fait des films depuis 1980. Au cours de sa carrière, il s’est essayé à tous les styles de façon souvent décalée, sans jamais s’enfermer dans les limites d’un genre. Dans sa filmographie je retiens en particulier Dead man, entre western et « river movie » où Johnny Depp dérive sur une rivière en territoire indien sur la musique de Neil Young, en 1995 ; Ghost dogavec Forest Whitaker éleveur de pigeons et tueur à gages philosophe, en 1999 ; Only lovers left alive, avec son couple de vampires dandys, ayant traversé les siècles en cultivant leur amour de la musique et de la littérature entre Tanger et   Détroit.

Jim Jarmusch fait partie de ces cinéastes qui aiment s’entourer d’une « famille » d’acteurs avec lesquels ils tournent de film en film. Dans le film de ce soir on va retrouver , entre autres, Adam Driverqui a joué dans PatersonBill Murray,qui jouait dans Coffee and cigarettes, Broken flowers, The limits of control ; Steve Buscemi, qu’on a vu dans Mistery Train, Dead man, Coffee… ; les chanteurs Iggy Pop(Dead man, Coffee…) et Tom Waits(Down by law, Mistery Train, Coffee…)ainsi que Tilda Swinton (Broken Flowers, The Limits of control, Only lovers…). Jarmush sait utiliser ses acteurs dans des emplois inhabituels, et le film de ce soir n’est pas en reste et donne l’impression que cette bande de vieux  copains s’est bien amusée dans ses rôles de déterrés ou de pépères plus ou moins tranquilles. 

Les films de zombies, comme beaucoup de films de genres, sont généralement l’occasion d’un regard sur la société de leur époque. Lorsque Georges Romero réalise en 1968 La Nuit des morts vivants, film culte du genre, il y met ses convictions politiques : il parle indirectement de la ségrégation (son héros noir est abattu par la police qui le prend pour un zombie) et de la guerre du Viet Nam. D’autres films utilisent le genre pour tourner en dérision la société de consommation, ou encore la folie des scientifiques. On peut voir aussi dans le film de ce soir la satire d’une Amérique réactionnaire.

Mais avant tout, ce film est une comédie, voire une farce, à prendre au 4èmedegré. Il s’agit plus d’une parodie que d’un film profondément engagé. Jim Jarmusch s’est manifestement amusé à parodier ses prédécesseurs et à disséminer dans son film tout un tas de références peut-être pas toujours évidentes à décrypter. Je souhaite que cette pochade vous amuse et vous fasse passer un bon moment ! 

Les Oiseaux de passage

Nous vous proposons ce soir un film tourné dans le désert très aride du Nord-Est de la Colombie, où vit une communauté d’Indiens : les Wayuu : tournage compliqué dans des conditions climatiques très dures: aux tempêtes de sable a succédé un énorme orage qui a détruit 2 plateaux de tournage. Cela n’a toutefois pas découragé le jeune réalisateur colombien, âgé de 38ans: Ciro Guerra et sa coréalisatrice: Cristina Gallego: elle est également sa productrice, et à l’heure qu’il est, son ex-épouse.

Il s’agit de leur 4ème long métrage, il a été sélectionné aux Oscars 2018 pour représenter la Colombie.Leur film précédent » L’Etreinte du serpent » sorti en 2015 avait été très remarqué.Ciro Guerra n’est pas très connu par nous , mais la profession a bien remarqué son talent; actuellement il préside à Cannes le jury de la semaine de la critique.

Jusqu’en 2003, la production cinématographique était très rare en Colombie: 2 films par an au maximum; mais l’an dernier on en a dénombré 40 grâce à une loi de soutien au cinéma colombien, sur le modèle de la loi française.

Quand on évoque le nom de ce pays , à l’évidence on ne pense pas spontanément au cinéma mais plus volontiers aux cartels de la drogue et à sa figure de proue : Pablo Escobar, 2 films viennent d’ailleurs de lui être consacrés.Toutefois, ni le cinéma , n i la télévision ne se son t intéressés aux origines du trafic de drogue. Jusqu’alors le narcotrafic était un sujet tabou dans le cinéma colombien.Ciro Guerra et Cristina Gallego ont pensé qu’il était temps de montrer les racines du mal afin( je les cite) « de comprendre où nous en sommes aujourd’hui ».

Quand on demande au réalisateur de classer son film dans un genre il répond »Pour moi , c’est un film de gangsters, mais il veut aussi être un western, une tragédie grecque, et également un conte de Gabriel Garcia Marquez« .Il paraît donc bien difficile de le caractériser et c’est aussi ce qui en fait sa richesse.

Il démarre comme un récit ethnographique sur la tribu amérindienne des Wayuu, se poursuit comme un « Scarface »colombien selon le schéma grandeur et décadence, et évolue vers un conte teinté de surnaturel.La narration se divise en 5 actes , 5 chants , ce qui accentue le parallèle avec la tragédie grecque.

L’ethnie Wayuu est la plus répandue en Colombie, ils sont actuellement 500.000 environ; leur territoire est la seule enclave amérindienne jamais conquise par les Espagnols, auxquels ils ont résisté,.C’est d’ailleurs la raison pour laquelle ils ont été peu à peu repoussés dans ce désert très inhospitalier.Coupés de la civilisation par leur mode de vie, ils pratiquent des rites ancestraux et une culture uniquement orale .Dans le film , les messagers symbolisent cette tradition orale.Ils ont établi leur propre système juridique qui repose sur les clans familiaux.Leur concept de l’honneur est étrangement similaire au code régissant la mafia.Autre originalité: c’est une des dernières sociétés matriarcales de la planète.Traditionnellement les femmes prennent les décisions importantes et portent le poids du groupe social.

Cette communauté d ‘Indiens a été ravie que des cinéastes colombiens évoquent leur histoire de la fin des années 60 au milieu des années 80.Ciro Guerra a tenu à mêler des comédiens professionnels à des non-professionnels qui ont pu faire part de détails , d’anecdotes issus de leur propre expérience.Ajoutons que le film est inspiré d’une histoire vraie.Le titre colombien » Les Oiseaux d’été » est devenu « Les Oiseaux de passage », titre emprunté à un poème de révolte de Jean Richepin, poète, auteur dramatique, journaliste de la fin du XIXème siècle.Ce long poème nous est connu dans sa version abrégée puisqu’elle a été mise en musique par Georges Brassens.

Il nous reste à découvrir ce que les cinéastes ont nommé « l’engrenage maléfique », tout en désignant clairement les coupables.

Denise Brunet

Les Eternels

Les ETERNELS , de JIA ZHANGKE – 20 mai 2019

JIA  ZHANGKE est né en Chine en 1970, dans la province de Shanxi au nord de Pékin. Il commence des études de peinture, puis hésite entre  Littérature et  Cinéma. Il écrit un roman, puis  s’inscrit à l’Académie du Film de Pékin. En 1997, il en sort diplômé et tourne des courts métrages.

Le développement  dans les années 80 / 90 du téléphone portable et de l’internet entraîne une sorte d’abaissement des barrières entre les pays. Et les chinois voient  les films de leurs voisins, Taïwan,  Hong Kong et Inde. 

JIA ZHANGKE  réalise, avec de très faibles moyens, ses   premiers longs métrages sur la réalité de la Chine d’aujourd’hui.  ZHANGKE  n’est pas un rebelle, mais il n’est pas non plus « aligné ». Il n’a pas peur de porter un regard personnel sur son pays. Ses films ne sont pas interdits, mais ils ne sont pas  diffusés. Alors  ZHANGKE  trouve d’autres circuits et ses films sont  présentés hors de  Chine et notamment en France, d’abord au festival des 3 Continents de Nantes (il faut noter la réactivité culturelle de cette ville),  puis à celui de Cannes. 

« A touch of sin » a remporté le prix du scénario au festival de Cannes 2013, et  « Au-delà des Montagnes » le Carrosse d’Or de la quinzaine des Réalisateurs en 2015. Les qualités du cinéaste étant maintenant reconnues mondialement, il  n’a plus désormais en Chine   de problème de distribution. Toutefois, la critique chinoise a tendance à contester de plus en plus son analyse de la situation économique et de là politique du pays.

Le titre anglais des  ETERNELS, son 8èmefilm,  « Ash is purest White » est l’équivalent  de :   « rien n’est plus blanc et pur que la cendre ». Vous allez voir  un grand film,  noir, puissant,  avec une première partie   à la Martin Scorcese, et la deuxième évoquant plutôt Wong  Kar Waï.  Et les personnages circulent  dans l’histoire de la Chine du 21èmesiècle  comme les personnages de Balzac  dans  la France du19ème …Vous trouverez aussi quelque chose d’assez rare dans les films asiatiques : de l’humour mais un humour un peu sec, un peu cinglant. La mise en scène, le cadrage, sont  superbes. 

Certains réalisateurs ont connu une véritable complicité avec une de leurs interprètes : Godard et Anna Karina, Fassbinder et Hanna Schygulla, Max Ophuls et Danielle Darrieux, André Téchiné et Catherine Deneuve. Et comme Cassavetes a rencontré Gena Rowlands,   ZHANGKE a découvert  ZHAO TAO, danseuse de formation, comédienne d’une extraordinaire justesse,  qui est devenue son alter ego puis sa femme. Tous les critiques conviennent qu’elle porte littéralement le film. Et l’on voit évoluer  à la fois la Chine, le cinéaste (qui a mis trois ans à la réalisation) et  l’actrice, dans un film qui est à la fois policier, romantique, mélodramatique,  politique et philosophique.

L’accueil au Festival de Cannes 2018 a été mitigé, certains, enthousiasmés, lui attribuaient  indiscutablement la Palme, d’autres n’ont pas accroché, trouvé le film trop long, trop dense, trop brouillon, et n’ont pas apprécié les « sauts de temps » qui découpent  les 16 années où se déroule  le film.

Et le Jury de Cannes  a attribué  la Palme au film japonais « Une affaire de famille » de Hirokazu Kore Eda, et  décerné aux Eternels son « grand prix du Jury ».

C’est ça l’amour, Claire Burger

C’est ça l’amour  ? Voilà  le titre que la réalisatrice Claire Burger aurait souhaité donner à son film, qui , selon elle, pose une question plus qu’il n’affirme.C’est son 1er long métrage en solo.Elle a participé à d’autres réalisations comme « Party girl », caméra d’or à Cannes en 2014.Elle est également l’auteur de 4 courts-métrages remarqués  dont « Forbach », consacré à sa ville natale : c’était d’ailleurs son film de fin d’étude à la Femis.

Elle situe également à Forbach l’histoire que nous allons découvrir.Le scénario, très structuré, s’inspire de son histoire personnelle.Elle a d’ailleurs tourné dans la maison où elle a passé son enfance.Pour préparer le film, elle a invité les acteurs à s’immerger dans le quotidien de sa propre famille afin de s’imprégner d’une ambiance qu’elle souhaitait traiter à l’écran

Claire Burger nous fait partager la crise d’une famille ordinaire et sa capacité à se reconstruire.Dans « Nos batailles », que nous avons vu en novembre, Guillaume Senez s’était déjà emparé du sujet de l’éloignement d’une femme, d’une mère, et nous avions découvert Romain Duris , désormais seul maître à bord.Claire Burger traite le sujet de manière différente axant sa caméra sur les réactions de chacun au cœur de la famille.Face à l’amour, chaque personnage incarne une position différente.

La réalisatrice pense  que , par le passé,  on a trop réprimé les émotions, la sensibilité, voire la fragilité des hommes ; elle a voulu ici rendre hommage à la tendresse des hommes et par là même à celle de son père.Elle a pour habitude de ne travailler qu’avec des acteurs non-professionnels, mais pour jouer le rôle du père elle a choisi le comédien Bouli Lanners qui , cependant n’est pas lui-même  père dans la vraie vie.Au festival du  cinéma européen des Arcs, il a reçu le prix d’interprétation masculine.C’est un comédien belge de 54ans.

Afin d’instaurer une grande complicité entre les acteurs, Bouli Lanners a reçu à son domicile les 2 débutantes  qui l’entourent : Justine Lacroix très émouvante et la pétillante Sarah Henoehsberg.Pendant un week –end ils ont vécu une vraie vie de famille.Claire Burger a donné à ses actrices les prénoms de ses artistes fétiches : Frida en l’honneur de Frida Kahlo , peintre mexicaine (il y a quelques années nous avions vu  un film sur sa vie , sa carrière) et Niki en l’honneur de Niki de Saint Phalle, artiste peintre et sculptrice.

Dans le film , il est question d’une pièce de théâtre que la réalisatrice était allée voir à Nanterre il y a quelques années.Le dispositif était un peu particulier puisque la pièce se créait avec les habitants d’une ville.Chaque participant devait trouver une phrase qui le raconte.Cette pièce a été  recréée à Forbach pour le film : des gens appartenant aux différentes couches de la société et à différentes communautés ont été recrutés.Claire Burger a tenu  ainsi à  affirmer l’importance de la culture, créatrice aussi de lien social.

Je vous souhaite de passer  une bonne soirée grâce à cet éloge de la paternité doublé d’une chronique sur l’adolescence.

Denise Brunet