Archives de catégorie : Les fiches de présentation des films

Les fiches de présentations rédigées par les bénévoles et présentées avant les séances « Toiles Émoi ».

Martin Eden, de Pietro Marcello

Martin Eden, Pietro Marcello

J’assume aujourd’hui une présentation à la 1ère personne, car Martin Eden, avant d’être un film, est un de mes coups de coeur littéraires. Si vous croyez que Jack London n’a écrit que des histoires de chien de traîneaux, précipitez-vous dans une librairie ou une bibliothèque pour acquérir ce livre. Il s’agit d’un récit largement autobiographique, paru en 1909, racontant l’histoire d’un marin des quartiers pauvres d’Oakland, qui décide de se cultiver pour séduire une jeune bourgeoise. Après avoir exercé toutes sortes de métiers souvent très durs physiquement (j’ai le souvenir de pages où il décrit son travail dans une laverie), il se met à écrire et devient, non sans difficultés, un auteur à succès. Néanmoins, sa nouvelle situation ne peut pas satisfaire celui qui, au fond de lui, se souvient toujours du milieu d’où il vient et ne peut le renier, ce qui le conduit dans une impasse. 

En général, j’évite d’aller voir les films tirés de mes livres préférés, pour différentes raisons. Parce qu’il y a forcément un côté réducteur dans le changement de langage, mais aussi parce que le film m’impose des images différentes de celles que j’avais imaginées, et dont j’ai du mal à me défaire. J’ai par exemple toujours regretté d’être allée voir le film tiré du Liseur de Bernard Schlink.

Pourtant, j’ai choisi de voir ce film car il s’agit d’un projet original et pas d’une simple adaptation. Le réalisateur Pietro Marcello et le scénariste Maurizio Braucci voient dans ce roman l’histoire de tous ceux qui se sont formés non pas dans leur famille ou à l’école mais à travers une culture acquise en autodidactes, de tous ceux qui croient en la culture comme outil d’émancipation mais finissent forcément déçus. Ils ont donc transposé l’action dans un Xxème siècle sans repères temporels précis, une sorte de Xxème siècle rêvé, qui rappelle souvent les années 80, parfois aussi les années 50, sans qu’il y ait de cohérence chronologique claire. Pour le lieu, ils ont remplacé Oakland par Naples, mais cela pourrait être n’importe quelle ville portuaire, d’Italie ou d’ailleurs. Le film commence par la fin de la vie de Martin Eden, pour revenir ensuite sur différents moments du passé du personnage avant qu’il rencontre le succès. Il s’agit donc d’un film qui veut rendre l’esprit plutôt que la lettre du roman, qui ne cherche pas à l’adapter mais à en faire une véritable œuvre cinématographique. 

Le réalisateur est lui-même un autodidacte, né en 1976, qui a surtout tourné jusqu’ici des documentaires et s’intéresse toujours à son pays et aux gens du peuple. Il insère d’ailleurs dans son film des images qu’il avait tournées pour des films précédents, et de nombreuses images d’archives, ce qui rapproche parfois le film de ces grandes fresques comme celles de Bertolucci par exemple. En tout cas il s’agit d’un film en rupture avec les genres préétablis, qui ne manque pas d’audace du point de vue de la forme. 

Signalons enfin que l’acteur Luca Marinelli, qui interprète le rôle titre, a reçu à la mostra de Venise le 1er prix d’interprétation devant Joaquim Phoenix !

Bon film, et bonne lecture du roman ensuite !

Un jour de pluie à New-York

Nous vous présentons ce soir le 53ème de Woody Allen et de l’avis de tous ceux qui l’ont vu, il s’agit de son meilleur depuis une décennie.Il a fait l’ouverture du 45 ème festival du film américain à Deauville en septembre.

Il devait être distribué en 2018 aux USA, mais sa sortie a été annulée en raison du mouvement Me Too et de plusieurs accusations d’agressions sexuelles à l’encontre du réalisateur ,dont une particulièrement embarrassante pour lui puisqu’elle provenait de sa fille adoptive Dylan Farrow.Deux acteurs du film de ce soir:Rebecca Hall et Timothée Chalamet qui joue un des rôles principaux, ont partagé leur regret d’avoir tourné dans « Un jour de pluie à New-York » et ont reversé leur salaire à l’association Time’s up, destinée à venir en aide aux personnes victimes de harcèlements sexuels.En France, le distributeur des films de Woody Allen;:Mars Films, a attendu que les choses se tassent pour sortir le film, ne se sentant pas directement concerné par ce contexte extra-cinématographique.

Le récit est d’apparence futile:un couple d’étudiants prévoit de passer un week-end à Manhattan.En fait il raconte le désarroi d’une certaine bourgeoisie américaine.L’acuité du regard du réalisateur sur ces communautés bourgeoises , désinvoltes, est toujours aussi remarquable, même à 83 ans.Mais au fond il décrit son propre milieu social et culturel qu’il n’hésite pas à critiquer.

Sa caricature d’une jeunesse dorée, interprétée par une nouvelle génération de comédiens américains, conjugue légèreté, tendresse et humour.A travers son trio d’acteurs d’une vingtaine d’années : Timothée Chalamet, Elle Fanning, Selena Gomez, W.Allen a voulu capter l’idée même de jeunesse, synonyme d’élan vital , d’optimisme indestructible.Ce renouvellement des générations contribue à ce que le charme opère.

On retrouve bien-sûr tout ce qui caractérise les comédies sentimentales du réalisateur:des filles pétillantes, jolies, des garçons souvent pédants, des adultes inconséquents….Ajoutons la pluie » pour une comédie romantique, il faut de la pluie« plaisante W.Allen.Je crois savoir qu’il n’a pas hésité à en mettre beaucoup….

Cette balade frivole, loufoque, est jalonnée de bons mots, de répliques qui font mouche.Plus il vieillit, plus W.Allen se concentre sur l’écriture.Peut-être est-ce parce qu’il est conscient de savoir filmer sa ville comme personne, aidé en cela de son chef-opérateur: Vittorio Storano., il a donc plus de temps à consacrer aux dialogues.

Le cinéma de W.Allen prend ses racines à New-York.Sa caméra a voyagé ensuite dans les plus grandes métropoles romantiques d’Europe, mais il revient de nouveau à Manhattan.C’est avec délectation qu’il filme les rues , les bars, le Metropolitan Museum, les promenades à Central Park.

Quant à la musique, le réalisateur a proposé une compilation jazz dont 7 titres de Erroll Garner et une scène musicale au piano avec l’acteur Timothée Chalamet.

Je vous souhaite une bonne projection, ce film va sans doute nous donner envie d’avoir 20 ans à nouveau.

Denise Brunet

Ad Astra de James Gray

L’astronaute Roy McBride s’aventure jusqu’aux confins du système solaire à la recherche de son père disparu et pour résoudre un mystère qui menace la survie de notre planète.

Le titre du film, Ad Astra, en latin, signifie « vers les étoiles » et constitue un raccourcis de la formule « Ad Astra per Aspera » qui pourrait se traduire par « vers les étoiles, à travers la difficulté ».

James Gray est américain de 50 ans. C’est réalisateur et scénariste de films plutôt intimistes, il n’est pas habitué à des grands spectacles. C’est son 7ème film :
• Little Odessa (1994),
• The Yards (2000),
• La nuit nous appartient (2007),
• Two Lovers (2008),
• The Immigrant (2013)
• The Lost City of Z (2016).

On retrouve les thèmes déjà abordés dans ses précédents films :
• d’un côté la figure tutélaire du père
• de l’autre, le voyage vers l’inconnu pour s’en affranchir.

The Lost City of Z se déroulait au fond de la jungle amazonienne où une explorateur était à la recherche d’une cité perdue.
Ad astra et The Lost City of Z sont 2 films qui constituent les deux faces d’une même histoire, celle d’une quête existentielle incarnée par un héros, inadapté à son monde, qui part toujours plus loin à la recherche de réponses pour découvrir ce qu’il peut y avoir au bout.

Dans cette quête de l’inconnu, on ne peut s’empêcher de penser à Apocalypse Now.
Concernant l’espace et sa finitude ou son infinitude, sa difficulté d’appréhension, on ne peut non plus s’empêcher non plus de penser à 2001, l’odyssée de l’espace de Stanley Kubrick.
Et Brad Pitt dans une scène nous rappelle Solaris d’Andreï Tarkovski.

On pourrait penser que cela va être un film de science fiction et le voir comme un grand spectacle, ce n’est pas le cas, ce qui est recherché avant tout, ce sont les émotions aussi diverses soient-elles (solitude, émerveillement, incompréhension…)
Ici on ne parle pas de science fiction mais de science future factuelle. On essaie d’être dans un forme de réalisme.
La Lune est vue comme un réseau d’avant poste. Mars est vu comme une base scientifique de la même manière qu’une base antarctique actuelle.
Ce n’est pas un film de dimension technique, la dimension méta-physique est « presque le prétexte » de ce film.

Les acteurs que l’on ne présente plus :
• Brad Pitt : le fils Roy McBride
• Tommy Lee Jones : le père Clifford McBride
• Donald Sutherland : Colonel Thomas Pruitt
• Liv Tyler : Femme de Roy McBride
• Ruth Negga : Helen Lantos, peut-être incarne-t-elle la vérité ?

La musique des compositeurs Max Richter et Lorne Balfe (collaborateur de Hans Zimmer) ajoute les dimensions voyage vers l’inconnu, réflexion, analyse voire introspection.
• Churchil
• Gemini man
• The last man on the moon
• Good morning england

Le mot du soir : sonate

Bacurau de Kleber Mendonça Filho & Juliano Dornelles

Bacurau de Kleber Mendonça Filho & Juliano Dornelles

Prix du jury au festival de Cannes en 2019.

Né en 1968, Kleber Mendonça Filho vit actuellement à Recife au Nord-Est du Brésil
où il a passé son enfance.
• 2015 AQUARIUS – Scénariste et réalisateur
• 2012 LES BRUITS DE RECIFE

Né à Recife en 1980, Juliano Dornelles est membre fondateur du groupe de création ‘Símio Filmes’. En tant que chef décorateur depuis 16 ans, Juliano a commencé son partenariat avec Kleber Mendonça Filho en 2004 dans le court-métrage ELETRODOMÉSTICA.
Il a également été chef décorateur des films
• LES BRUITS DE RECIFE
• AQUARIUS.

Le pitch
Le village de Bacurau fait le deuil de sa matriarche Carmelita qui s’est éteinte à 94 ans. Quelques jours plus tard, les habitants remarquent que Bacurau a disparu de la carte.

L’idée du thème est venue à Kleber Mendonça Filho & Juliano Dornelles il y a plusieurs années. Cette idée était de situer l’action dans un petit village isolé du Sertao dans le Nordeste (région agricole tout en étant aride, peuplée malgré tout de 53 M de personnes et grande comme 3 fois la France.). L’idée du lieu, le village, était là mais pas encore de scénario. C’est au cours du festival du Brasilia qu’après avoir vu des documentaires et des fictions qu’ils ont l’idée, l’idée du « Et si… ».
Alors comment présenter un film si on ne peut parler des 3 petits points ? Tentons tout de même de relever le défi.

C’est un film d’anticipation
Anticipation – dans un film d’anticipation, ce qui coûte bien souvent le plus cher ce sont les effets spéciaux. Dans Bacurau, l’effet spécial qui a couté le moins cher du film se résume à la phrase « Dans un futur proche » de manière à vous inviter à chercher ce qui est futuriste. Ce futur proche, au fur et à mesure que le film se tournait, devenait réalité par à cause de la survenue d’évènements au Brésil (violence, corruption, accès à la santé…)
C’est un drame
Drame – Dans le festival de Brasilia, comme dans certainement beaucoup de festivals, les contradictions sociales sont criantes. Les réalisateurs ont décidé de parler de personnes vivant dans un petit village pauvre et isolé, méprisées par les urbains et les puissants qui les voient comme des êtres fragiles. Pourtant la vie dans ce genre de village est complexe et enrichissante. Ces habitants pourraient bien se venger.

C’est un thriller
Thriller – de la tension, du suspense. On est en haleine.

C’est surtout un western.
Western – Comme dans une majorité de westerns, il a une ville, un village et des héros, des braves qui se manifestent, des victimes, des méchants, de la violence.

Mais c’est aussi un style typiquement brésilien : le cangaço . La cangço a été une forme de banditisme social dans le Nordeste de la fin du XIXème siècle et début du XXème , et a été beaucoup exploré par le cinéma brésilien des années 1950 et 1960.

Comme vous pourrez le voir, cette région du Nordeste a passionné les réalisateurs brésiliens. Walter Salles avait tourné en 1997 CENTRAL DO BRASIL dans la même région du Nordeste. Cependant en 1997, il y avait beaucoup de trace des années 60, 70 et 80 et donc une certaine nostalgie. Ce qui n’est plus le cas aujourd’hui, la société mondialisée dominée par la production chinoise est passée par là. Pour un film d’anticipation pas besoin de faire beaucoup d’effort de décors et d’accessoires même si…

Le titre.
Bacurau : oiseau crépusculaire et nocturne, appelé en français « engoulevent » qui a la particularité de se confondre avec les arbres dans lesquels il se repose. Il choisit de n’être visible que s’il l’a décidé. On pourrait dire de manière plus générale que le mot bacurau évoque une aventure nocturne.

La musique a été pensée de manière à marquer le début d’un nouveau chapitre ou l’annonce que quelque chose de très étrange va arriver. La musique est toujours au service du film, elle est là pour renforcer, jamais pour combler.

Je ne parlerai pas des acteurs car c’est avant tout un film choral.

Voici les ingrédients, je vous laisse profiter de la cuisine réalisée par Kleber Mendonça Filho & Juliano Dornelles.

Avant de vous quitter, tradition oblige, le petit mot lié au film de ce soir est :cachaça.

Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma

Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma

Transportons nous en France en 1770. Marianne est peintre et doit réaliser le portrait de mariage d’Héloïse, une jeune femme qui vient de quitter le couvent. Héloïse résiste à son destin d’épouse en refusant de poser. Marianne va devoir la peindre en secret. Introduite auprès d’elle en tant que dame de compagnie, elle la regarde.

La réalisatrice Céline Sciamma est une scénariste et réalisatrice française de 40 ans à laquelle on doit pêle-mêle: Tomboy, bande de filles, ma vie de courgette, quand on a 17 ans.
Jusque là ses films se situent à l’époque contemporaine, c’est donc son premier film historique. Elle indique que « ce n’est pas parce que les problématiques sont anciennes qu’elles n’ont pas leur actualité : celle des artistes femmes et des femmes tout court. »

En recherchant au-delà des artistes féminins connus de l’époque i.e Elisabeth Vigée Le Brun, Artemisia Gentileschi, Angelica Kauffmann, elle a découvert qu’il y avait une véritable ébullition artistique dans le seconde moitié du XVIII ème siècle. Les peintres de portraits étaient nombreuses, mais les critiques d’art féminines étaient déjà en marche pour revendiquer plus d’égalité et de visibilité. Beaucoup d’œuvres d’artistes féminines sont dans des musées mais peu sont entrées dans les récits d’histoire. Céline Sciamma a ressenti un manque de n’avoir pu se construire avec ces œuvres féminines.

Un petit mot sur la reconstitution des décors et des costumes. Tourné dans un château inhabité depuis bien longtemps, il a fallu utiliser ce qui était resté en l’état et en profiter. Les costumes sont là pour témoigner de la sociologie de chacun des personnages, les costumières ont joué sur les coupes, les matières et le poids, tout cela a contraint les actrices dans leur jeu.
Mais revenons sur les femmes, celles qui avaient une vie toute tracée de l’enfance au couvent en passant par le mariage, puis les maternités, etc. bref une vie dominée par l’abnégation. Cela ne les empêchaient pas d’être curieuses, intelligentes avoir envie d’aimer on dirait aujourd’hui de se lâcher lorsque le protocole n’est plus pressant voire oppressant.
Mais au-delà de l’univers des femmes c’est l’amour le thème principal. Pour la réalisatrice c’est son premier film sur un amour vécu. Un amour qui commence par le trouble, le délai et le dialogue amoureux et qui se poursuit par la résonance de l’amour et son amplitude.
« Le film est pensé pour vivre à la fois le plaisir d’une passion au présent et celui de la fiction émancipatrice pour les personnages et les spectateurs. Cette double temporalité propose à la fois une expérience et une philosophie du sentiment. »

Casting
Dans le rôle d’Éloïse, on trouve Adèle Haenel, 30 ans que nous sommes habitués à voir lors séances TEM. Elles a notamment tourné dans Les combattants, 120 battements par minutes, En liberté.
Adèle Haenel est compagne de Céline Sciamma à la ville. C’est un rôle que la réalisatrice a pensé et écrit pour elle, en s’appuyant sur toutes les qualités dont elle a fait preuve dans ses précédents rôles mais en même temps il fallait lui donner un rôle nouveau. Plutôt que de parler de muse, Céline Sciamma préfère décrire leur relation de travail par la collaboration, un travail à deux, une inspiration mutuelle. Le rôle d’Éloïse est sentimental et intellectuel. Nous connaissons la voix très particulière de Adèle Haenel, vous remarquerez certainement le travail sur fait sur cette voix.
Qui mettre en face de Adèle Haenel pour incarner la peintre ? Noémie Merlant une actrice française de 30 ans, une étoile montante du cinéma français (elle est à l’affiche de 5 films en 2019 et un en 2020) Pourquoi ce choix ? Céline Sciamma a choisi un visage qu’elle ne connaissait pas. Cette actrice ne devait pas être débutante, être solide, courageuse volontaire et sentimentale. Une belle équation à résoudre.

Le mot du soir : poches

22 novembre: une date à réserver!

Le vendredi 22 novembre à partir de 19h30, notre association fête les 30 ans de sa conception. A cette occasion, nous avons préparé une belle soirée à partager, dès 6 ans:

  • 19h30 accueil au cinéma (tenue rouge et noire conseillée), photos…
  • 20h: concert de l’école de musique (élèves et professeurs)
  • 20h45: gâteau
  • 21h30: ciné-concert, « Charlot s’amuse », par Christian Paboeuf (création)

Les Misérables de Ladj Ly

Un grand merci à Christophe et Sylvie Jaillet qui ont réussi à faire venir jusqu’à nous »LesMisérables » en avant- première,puisque le film ne sortira dans toutes les salles qu’à la fin du mois prochain.Il a été présenté en compétition officielle au festival de Cannes où il a reçu le prix du jury, et on vient d’apprendre qu’il a été choisi pour postuler à l’Oscar du meilleur film international( Les Oscars seront décernés le 9 février 2020 à Los Angeles)

C’est le 1er long métrage du réalisateur français d’origine malienne: Ladj Ly.Son histoire personnelle mérite qu’on s’y attarde: natif de Montfermeil dans le 93, il n’a jamais quitté son quartier où il habite encore.Sa famille , son quartier se sont réjouis d’apprendre qu’un des leurs, à 39 ans , allait représenter la France.Ils en tirent une grande fierté.

Le père de Ladj Ly, éboueur, et , sa mère restée au foyer, ont donné naissance à 13 enfants qu’ils ont encouragé à fréquenter le centre de loisirs de la cité, et c’est là, que Ladj Ly s’est initié au cinéma d’abord en tant qu’acteur puis en tant que réalisateur.il a commencé sa carrière au sein d’un collectif de cinéastes appelé Kourtrajmé, fondé en 1995 par ses amis d’enfance: Kim Chapiron , devenu scénariste et réalisateur et Romain Gavras (fils du réalisateur Costa Gavras): leurs grands -parents habitaient près de la cité.Ces jeunes gens veulent rompre les codes du cinéma français, peu représentatif , à leurs yeux de la diversité de la population fran çaise.A leur échelle , ils multiplient clips, documentaires , courts-métrages.L’élément déclencheur de leur passion a été « La Haine » de Mathieu Kassowitz, sorti en 1995, l’année de la création de leur collectif.

A 17ans Ladj Ly achète sa 1ère caméra et on pourrait dire que depuis , il ne s’est pas arrêté de filmer, délaissant les différents emplois obtenus après son BEP électrotechnique.Il filme les policiers lorsqu’ils interviennent dans le quartier et archive ainsi tout ce qui s’y passe.En 1997 il réalise son 1er court-métrage« Montfermeil les Bosquets« , en 2004, il co-écrit le documentaire » 28 millimètres » avec le photographe JR qui affiche de grands portraits sur les murs de Montfermeil.On se rappelle le film que JR avait fait avec Agnès Varda »Visages , villages ».En 2007, nouveau documentaire pour Ladj Ly « 365 jours à Clichy-Montfermeil », puis il part au Mali , réalise  » 365 jours au Mali ».2017 est une année importante pour le réalisateur: il co-réalise le film que nous avons vu ici »A voix haute »sur le concours d’éloquence des étudiants de banlieue, et la même année il tourne un court-métrage qu’il intitule »Les Misérables« ; nommé aux César 2018, ce court-métrage est récompensé par une trentaine de prix.Ce succès l’encourage à le retravailler pour en faire le long métrage que nous allons voir.Il le tourne en 6 semaines avec 3 comédiens professionnels qui jouent les policiers de la BAC: brigade anti-criminalité: » les bacqeux ».S’ajoutent à ces acteurs plus de 200 habitants de Clichy-sous-bois et de Montfermeil.Jeanne Balibar (c’est elle qui avait interprété Barbara), a accepté le rôle de la commissaire de police.Il y a 6 mois Ladj Ly , lui l’autodidacte, a ouvert une école gratuite de cinéma,dans la cité: 30places seulement sont offertes pour l’instant, pour 1500 candidatures environ.

« La banlieue, dit-il, est un vivier de talents, je ne veux plus qu’on raconte NOS histoires à NOTRE place »; pour lui, son film parle à toutes les banlieues du monde.Il affirme que tout ce qui est dans le film est fondé sur des choses vécues, fidèle à sa démarche: montrer les réalités.Il fait de sa caméra à la fois une arme de combat et un moteur d’espoir.Pour lui il y a toujours des solutions.Toutefois , avec son film , il lance un cri d’alarme à la société, aux hommes politiques ( il est prêt à faire une projection à l’Elysée) et souhaite être entendu.Préoccupé par la place des enfants qui vivent là, il formule ce qui est , pour lui, LA PRIORITE »: mettre en banlieue les moyens dans l’éducation et la culture.

Quant au titre donné au film, rappelons-nous que Victor Hugo, pour écrire son roman, s’est inspiré de la vie à Montfermeil au début du XIXème siècle.Il y a séjourné et situe l’auberge des Thénardier à Montfermeil.Mais c’est surtout la citation finale qui va donner tout son sens au titre du film.

Denise Brunet

Roubaix , une lumière

Nous vous proposons ce soir le 13ème film d’Arnaud Desplechin, tourné dans sa ville natale : Roubaix, comme nombre de ses films précédents , parmi les plus récents , on peut citer »Un conte de Noël » sorti en 2008, « 3 souvenirs de ma jeunesse » en 2015,« Les fantômes d’Ismaël » en 2017, tous réalisés autour de la maison d’enfance.

A.Desplechin s’est d’abord employé à fuir cette ville , avant d’éprouver le désir de porter un nouveau regard sur elle.Chacun de ses films poursuit ses retrouvailles avec Roubaix.

Dans ce long métrage, il voit la ville à travers les rondes quotidiennes d’un commissariat.Il semble délaisser le romanesque , l’autobiographie pour s’aventurer dans le polar social.A1ère vue, on pense qu’il va quitter ses thèmes de prédilection , mais ce n’est qu’une impression.Desplechin a toujours eu le goût pour le mystère , l’enquête.

Dans ce 1er film policier, il explore un fait divers vrai survenu en 2002.Avec cette matière extraite du réel, il fait une fiction; selon lui « la fiction gagne à être un miroir possible du réel ».Il s’est inspiré d’un documentaire diffusé en 2008 sur France3 , intitulé« Roubaix , commissariat central, affaires courantes  » de Mosco Boucault.Ce documentaire avait d’ailleurs fait sensation.Le film de Desplechin lui reste fidèle dans son découpage.Dans la 1ère partie du film , on suit les pas du commissaire Daoud et de son équipe, confrontés à la misère sociale et humaine de la ville.

Le réalisateur a choisi Roschdy Zem pour incarner Daoud, ce policier aguerri, solitaire , taciturne, doué d’une extrême compassion.Son interprétation, empreinte de dignité, de réserve, mais aussi d’un impressionnant charisme est saluée par tous ceux qui ont vu le film.Il n’a jamais aussi bien joué dit-on.Et là où Daoud paraît , la lumière s’allume ! Son savoir-faire d’enquêteur fait corps avec la ville.

. »Daoud est un oeil, une oreille  » dit de lui le réalisateur.Il est aidé par louis, joué par Antoine Reinartz, remarqué dans  » 120 battements par minute » , il avait d’ailleurs reçu le César du meilleur acteur dans un second rôle.Antoine Reinartz a un rôle délicat, celui d’un personnage maladroit, observateur, rôle dont il s’acquitte à merveille.Pour compléter le casting, ajoutons Léa Seydoux, Sara Forestier qui forment un couple de marginales.

Le jeu déployé par tous ces acteurs aurait mérité d’être salué à Cannes.Le travail de la chef-opératrice Irina Lubtchansky qui fait se côtoyer la lumière et l’ombre avec beaucoup de délicatesse est tout aussi remarquable.Dans chaque plan nocturne se devinent des lueurs porteuses de mystères .Présenté en compétition au dernier festival de Cannes, le film n’a cependant obtenu aucune récompense.

D’un univers de chômage, de misère, Arnaud Desplechin a su faire une oeuvre humaniste.Il y a des films, des scènes que nous gardons en mémoire longtemps après les avoir vus « Roubaix, une lumière » est , paraît-il , de ceux-là.

Denise Brunet

« 

Un havre de paix de Yona Rozenkier

Un havre de paix de Yona Rozenkier.

On ne compte plus les films où le conflit israélo-palestinien est en toile de fond.

On peut malgré tout citer quelques films qui sont passés ces dernières années dans les séances toiles émoi  :

  • Une bouteille à la mer (Thierry Binisti en 2010) : une jeune française installée à Jérusalem écrit une lettre suite à un attentat. Lettre qu’elle met dans une bouteille qu’elle jette à la mer et qui est ouverte par un certain gazaman.
  • Le fils de l’autre (Lorraine Levy en 2012) : Joseph apprend peu de temps avant de rentrer dans l’armée israélienne qu’il n’est pas le fils bilogique de ses parents juifs mais qu’il a été échangé à la naissance et qu’il est en fait palestinien.
  • Mon fils (Eran Riklis en 2015) : un brillant palestinien intègre un lycée juif d’excellence. Il sympathise avec un garçon atteint d’un grave maladie. Il se rapproche de la famille de ce dernier.
  • Tempête de sable (Elite Zexer en 2016) : l’amour entre une étudiante palestinienne et un étudiant juif.
  • Foxtrot (Samuel Maoz en 2017) : une bavure le long de la frontière israélo-palestinienne va faire tomber les masques d’un famille entière.

Le film de ce soir est réalisé par Yona Rozenkier. Il est né 1981 au kibboutz Yehiam au nord d’Israël. Il y a grandi et y a travaillé comme fermier, avant d’étudier le cinéma à l’université de Tel Aviv. Il a réalisé des courts métrages, puis c’est un de ses producteurs qui lui a conseillé de faire un long métrage. L’idée a rapidement germé et « un havre de paix » était né.

C’est l’histoire de 3 frères qui se retrouvent dans le kibboutz de leur enfance pour enterrer leur père. 2 jours plus tard, le plus jeune frère doit partir dans à la frontière où un conflit a éclaté. L’ainé et le cadet s’opposent, le premier veut l’endurcir, le second veut tout faire pour qu’il ne parte pas.

L’histoire est inspiré de la vie du réalisateur. Il tellement voulu que ce soit proche de lui qu’il a demandé à ses frères de jouer avec lui les rôles des frères.

Un kibboutz, un havre de paix ? Le kibboutz qui est présenté et peut paraître irréel est bien réel, il existe.

En revanche la guerre n’est jamais montrée, elle est toujours hors-champs. En revanche on l’entend.

Yona Rozenkier n’aime pas les films de guerre, les films sur la guerre réalisés par Zak Snyder ou Clint Eastwood où les soldats sont des héros. Il préfère aborder le poids terrible de la culpabilité et du doute, de personnes tiraillées par la pression machiste et sociale, de la honte d’avouer des blessures invisibles. Il va même jusqu’à parler de « virilité toxique ». Souvenez-vous, dans Foxtrot le machisme de la société israélienne était également très présent.

Ne soyez pas surtout pas anxieux il y a aussi des vrais moments d’humour burlesque et de rires sont là mais pour quels effets ?

Comme le dit le réalisateur :

« À sa création, Israël était un pays athée et séculaire où des femmes, comme la tante dans le film, se battaient pour l’indépendance. Le droit d’existence d’Israël ne doit pas devenir un droit religieux mais rester le droit laïc d’un peuple qui a été persécuté et qui, comme les Palestiniens, a droit à une terre. »

Nouveauté : dorénavant, j’essaierai dans mes présentations j’essaierai de m’imposer un dernier mot ayant un rapport très fort avec le film, ce soir ce sera : tuyau d’arrosage.

Bonne séance.

Philippe Malinge