Archives de l’auteur : Danièle Mauffrey

Martin Eden, de Pietro Marcello

Martin Eden, Pietro Marcello

J’assume aujourd’hui une présentation à la 1ère personne, car Martin Eden, avant d’être un film, est un de mes coups de coeur littéraires. Si vous croyez que Jack London n’a écrit que des histoires de chien de traîneaux, précipitez-vous dans une librairie ou une bibliothèque pour acquérir ce livre. Il s’agit d’un récit largement autobiographique, paru en 1909, racontant l’histoire d’un marin des quartiers pauvres d’Oakland, qui décide de se cultiver pour séduire une jeune bourgeoise. Après avoir exercé toutes sortes de métiers souvent très durs physiquement (j’ai le souvenir de pages où il décrit son travail dans une laverie), il se met à écrire et devient, non sans difficultés, un auteur à succès. Néanmoins, sa nouvelle situation ne peut pas satisfaire celui qui, au fond de lui, se souvient toujours du milieu d’où il vient et ne peut le renier, ce qui le conduit dans une impasse. 

En général, j’évite d’aller voir les films tirés de mes livres préférés, pour différentes raisons. Parce qu’il y a forcément un côté réducteur dans le changement de langage, mais aussi parce que le film m’impose des images différentes de celles que j’avais imaginées, et dont j’ai du mal à me défaire. J’ai par exemple toujours regretté d’être allée voir le film tiré du Liseur de Bernard Schlink.

Pourtant, j’ai choisi de voir ce film car il s’agit d’un projet original et pas d’une simple adaptation. Le réalisateur Pietro Marcello et le scénariste Maurizio Braucci voient dans ce roman l’histoire de tous ceux qui se sont formés non pas dans leur famille ou à l’école mais à travers une culture acquise en autodidactes, de tous ceux qui croient en la culture comme outil d’émancipation mais finissent forcément déçus. Ils ont donc transposé l’action dans un Xxème siècle sans repères temporels précis, une sorte de Xxème siècle rêvé, qui rappelle souvent les années 80, parfois aussi les années 50, sans qu’il y ait de cohérence chronologique claire. Pour le lieu, ils ont remplacé Oakland par Naples, mais cela pourrait être n’importe quelle ville portuaire, d’Italie ou d’ailleurs. Le film commence par la fin de la vie de Martin Eden, pour revenir ensuite sur différents moments du passé du personnage avant qu’il rencontre le succès. Il s’agit donc d’un film qui veut rendre l’esprit plutôt que la lettre du roman, qui ne cherche pas à l’adapter mais à en faire une véritable œuvre cinématographique. 

Le réalisateur est lui-même un autodidacte, né en 1976, qui a surtout tourné jusqu’ici des documentaires et s’intéresse toujours à son pays et aux gens du peuple. Il insère d’ailleurs dans son film des images qu’il avait tournées pour des films précédents, et de nombreuses images d’archives, ce qui rapproche parfois le film de ces grandes fresques comme celles de Bertolucci par exemple. En tout cas il s’agit d’un film en rupture avec les genres préétablis, qui ne manque pas d’audace du point de vue de la forme. 

Signalons enfin que l’acteur Luca Marinelli, qui interprète le rôle titre, a reçu à la mostra de Venise le 1er prix d’interprétation devant Joaquim Phoenix !

Bon film, et bonne lecture du roman ensuite !

30 ans Toiles Emoi

Quelques photos de notre soirée d’anniversaire. Merci encore aux élèves et aux professeurs de l’Ecole de Musique, à Christian Paboeuf, à nos anciens présidents, aux élus, à toute l’équipe de Cinéfestival, à nos partenaires et à vous tous qui nous avez fait l’honneur de partager ce moment avec nous!

une bonne partie des membres du bureau
le concert de l’Ecole de Musique
l’entracte sucré
la chanteuse au baiser
délicieux gâteau de la pâtisserie Randot à Ambérieu

22 novembre: une date à réserver!

Le vendredi 22 novembre à partir de 19h30, notre association fête les 30 ans de sa conception. A cette occasion, nous avons préparé une belle soirée à partager, dès 6 ans:

  • 19h30 accueil au cinéma (tenue rouge et noire conseillée), photos…
  • 20h: concert de l’école de musique (élèves et professeurs)
  • 20h45: gâteau
  • 21h30: ciné-concert, « Charlot s’amuse », par Christian Paboeuf (création)

So long, my son, de WANG Xiaoshuai

Même si les vacances se terminent, c’est à un long voyage que nous invitons ce soir. Un voyage de 3h ensemble dans cette salle, mais surtout un voyage de plus de 30 ans dans la Chine des années 80 à nos jours. 

Le réalisateur, Wang Xiaoshuai, est né en 1966 à Shanghaï et a étudié son art à l’académie de cinéma de Pékin. So long, my son est son 13èmelong métrage.

Le talent du réalisateur, grâce auquel ces 3h pourraient vous paraitre bien courtes, c’est de nous raconter l’histoire de son pays à travers le prisme d’un couple confronté à la politique de l’enfant unique, qui a régné en Chine de 1979 à 2015. Ce couple modeste et exemplaire montre, pour le réalisateur, que les Chinois ne sont pas maîtres de leur vie, ayant pris l’habitude, pour des raisons politiques, de faire primer le collectif sur les destins individuels. Il a trouvé important de s’intéresser à cette génération sacrifiée de parents d’enfants uniques et d’observer en quoi cette politique a pu influencer le cours de leur vie. 

Mais il nous fait aussi assister à l’évolution de la Chine : la désindustrialisation et la transformation des villes chinoises. Pour nous retracer ces 30 ans, il adopte une construction en forme de puzzle, nous faisant passer d’une époque à une autre sans continuité linéaire, ni dans le temps ni dans l’espace. Cette construction lui a paru nécessaire afin de réussir à concentrer ces 30 années en 3h, même si elle peut paraître déroutante, il la justifie ainsi : « Je suis bien sûr conscient que ma structure en puzzle fait passer le spectateur par des zones de flou, des moments d’incertitude, mais ces incertitudes sont levées ensuite et n’empêchent pas de ressentir les émotions au présent de chaque séquence : c’est-à-dire les souffrances des personnages, les difficultés et vicissitudes de l’existence ».Vous prendrez conscience de la richesse de cette structure dès la séquence d’ouverture, qui nous montre successivement le même lac à 2 époques différentes, et nous permet de comprendre sans nous le montrer qu’un drame a eu lieu. 

Ce film est donc à la fois une grande fresque historique, dont les détails et les reconstitutions ont été particulièrement soignés, et permettent aux Chinois au moins, de reconnaître chacune des époques évoquées sans nécessiter d’explications. Mais c’est aussi un grand mélodrame pudique, parfaitement incarné , sans démonstration excessive, par 2 acteurs qui ont reçu tous deux l’ours d’argent pour leur interprétation au festival de Berlin. Le réalisateur les a choisis car ils ont la 50aine et ont eux-mêmes connu cette époque, si bien qu’il leur a surtout demandé de laisser apparaître leur propre ressenti sur  cette période et cette politique.

Un dernier mot sur le titre du film, qui peut agacer : encore un titre anglais non traduit, et pour un film chinois : quel intérêt ? Eh bien pour cette fois, on peut admettre que le choix est justifié car le français n’a pas l’équivalent de cette formule « so long » qui exprime à la fois l’idée d’un au-revoir, mais aussi d’une durée sans  délimitation. 

N’hésitez donc pas à vous laisser porter par les faits racontés et les émotions qu’ils procurent. 

Zombi Child, Bertrand Bonello

ZOMBI CHILD  – Bertrand BONELLO – 19 aout 2019 – Présentation Marion Magnard

Bertrand Bonello est né à Nice en 1968. Il partage sa vie entre Paris et Montréal où est née  sa compagne  Josée Deshaies, chef opérateur. Elle a été directrice de la photographie de la plupart de ses films. Ils ont une fille, Anne Mouchette.

Musicien de formation classique, il commence par accompagner de nombreux chanteurs en tournées, et notamment  Françoise Hardy. Parallèlement, sans doute  sous l’influence de sa compagne, il tourne des courts métrages. En 1996 il adapte  pour le cinéma « Qui je suis », un  long poème autobiographique de Pasolini. Passionné par ce travail, il décide de se consacrer davantage au cinéma, sans abandonner la musique.  Il continuera à composer, mêlant instruments classiques  et synthétiseurs.

En 1998, il tourne son premier long métrage «  Quelque chose d’organique » qui est sélectionné d’emblée au festival de Berlin. Les critiques le placent  dans la nouvelle génération de cinéastes qui étudient les rapports entre  les relations charnelles et mentales. 

En 2003, son film  « Tiresia »,  symphonie d’images très belles à interprétations multiples,  mélange transsexualité, mythes,  religions, musique de Bethoven et musique brésilienne….

En 2004, « Le Pornographe », avec Jean Pierre Léaud, évoque les rapports Père Fils, le métier de cinéaste, l’engagement politique.

La consécration lui arrive avec  « L’Apollonide ou les souvenirs d’une maison close » en 2011, distribution étincelante et images superbes, et  en 2014 le biopic très cru sur la vie d’Yves Saint Laurent. Habituellement, les cinéastes cherchent des producteurs pour réaliser leur projet, mais cette fois ce sont les producteurs  qui ont chargé Bonello de réaliser le film. Son succès est dépassé de très peu par le biopic de Jalil  Lespert, sur le même sujet, un peu moins cru,  sorti en même temps.

ZOMBI CHILD, que vous découvrez ce soir, a été présenté à Cannes à la Quinzaine des Réalisateurs. C’est un  film étonnant,  plus intimiste que les précédents, moins coûteux, tourné  rapidement, sans stars. Il a écrit le scénario et composé la bande-son, très remarquable.

C’est un mélange de mystique ,  de surnaturel , de  contemporain,  de trivial, navigant entre croyance, réalité et doute, entre 1962 et 2017, entre Haïti et le Pensionnat de la Légion d’Honneur dans la Seine Saint Denis . Et vous apprendrez beaucoup sur le Vaudou car Bertrand Bonello a fait de très sérieuses recherches.

Pour lui, le zombie n’est pas une figure folklorique, c’est le souvenir persistant d’un préjudice effroyable, c’est l’effarante réalité de l’esclavage. Et il imagine les conséquences de l’arrivée d’une haïtienne, avec toute son histoire,   à la Maison d’Education de la Légion d’Honneur, créée  par Napoléon Ier  qui en même temps est revenu sur l’abolition de l’esclavage votée par  la Révolution, sous l’influence de Robespierre. Cette maison  a un cadre de conduite rigide, une exigence de la réussite, qui amèneront   certaines élèves plus rebelles à avoir besoin de se créer une existence parallèle.

Et vous n’oublierez pas les magnifiques images  des évocations du visage de sa femme par Clairvius, ou de celui de l’amoureux peut être imaginaire de Fanny….