Petite maman, de Céline Sciamma

Petite maman, de Céline Sciamma.

Après un détour très remarqué du côté du film en costumes avec le flamboyant Portrait de la jeune fille en feu,  Céline Sciamma nous revient avec un film minimaliste et retrouve ici son territoire de prédilection : l’enfance ou la préadolescence, qu’elle avait exploré dans ses 3 longs métrages précédents : Naissance des pieuvres, Tomboy et Bandes de filles

L’histoire très simple de Petite maman  (l’histoire d’une enfant qui rencontre sa mère alors que celle-ci est encore une enfant), est venue à la réalisatrice au moment de l’écriture de Portrait de la jeune fille en feu. Le film a mûri peu à peu, a connu un coup d’arrêt lors du 1er confinement, et est revenu ensuite à la réalisatrice en lui paraissant très actuel car, selon elle, les enfants ont connu beaucoup de crises et d’épreuves ces dernières années, et il est essentiel pour elle de les intégrer aux récits des adultes.

Céline Sciamma parle de ce film comme d’un conte (le point de départ est une sorte de voyage dans le temps, de retour dans le passé permis par la magie du cinéma et du montage, il est situé dans une forêt de conte) mais surtout comme un jeu : elle dit elle-même avoir joué à imaginer sa rencontre avec sa mère enfant, et elle a beaucoup regardé jouer ces deux petites filles mais surtout elle a beaucoup joué en faisant son film. Il s’agit notamment d’un jeu de construction avec sa cheffe opératrice (Claire Mathon), son chef décorateur (Lionel Brison) et son habilleuse (Agathe Meinnemare), elle a joué en quelque sorte à la poupée en imaginant le décor : la maison de la grand-mère recréée en studio, la cabane dans les bois… Dans ce jeu, elle a mis beaucoup d’elle-même (elle a tourné dans la forêt où elle a grandi, elle a fusionné les espaces de vie de ses 2 grands-mères) mais elle a aussi voulu donner un côté assez intemporel au décor pour qu’un enfant d’aujourd’hui, mais aussi des années 50 ou 80 puisse s’y projeter. De même, pour les costumes, elle a exploré des photos de classe des années 50 à aujourd’hui pour tenter d’y trouver les éléments intemporels dans les vêtements d’enfant de chaque époque.

Comme dans le Portrait de la jeune fille en feu, il y a très peu de musique dans ce film, mais Céline Sciamma avait envie d’une chanson originale qui soit au cœur du film et qui ressemble au générique d’un dessin animé fictif des années 80.  C’est elle-même qui en a écrit les paroles.

Elle revendique également avoir été influencée par Miyazaki pour tourner un film qui s’adresse d’abord à un regard d’enfant. Je vous souhaite donc de retrouver votre propre regard d’enfant pour découvrir ce film.

NOMADLAND, de Chloé Zhao

NOMADLAND, le 1er juillet 2021. Présentation Marion Magnard

Je crois que vous avez tous aimé Frances Mc Dormand,  policière enceinte jusqu’aux yeux dans « Fargo », mère révoltée dans «  les 3 panneaux de la vengeance » ou dans l’un ou l’autre des  films des frères Coen. Alors que Frances, 3ème fille  adoptive d’un pasteur canadien installé aux USA  débute au théâtre , une de ses amies actrice de cinéma l’invite à  l’accompagner au tournage de « Sang pour sang »,  premier  film de  Joël et Ethan Coen. Et c’est ainsi que Frances  rencontre Joël, l’aîné des deux frères,  qui l’embauche pour le rôle principal puis l’ épouse  Elle a aussi tourné  avec bien d’autres  réalisateurs  qui ont engagé cette actrice,  ni une beauté ni un sex-symbol, mais qui a une manière unique d’interpréter tous les rôles avec un mélange de sincérité, d’humour et d’ humanité. Et elle n’est pas seulement actrice, mais aussi réalisatrice et productrice.

En 2017, elle découvre  Nomadland,  le livre de Jessica Bruder,  journaliste américaine. Frappée en 2008 par les conséquences des mensonges et de la cupidité des banquiers lors de la crise des subprimes, Jessica Bruder a suivi ces hommes et femmes qui,  ruinés, sont partis sur les routes découvrir une nouvelle vie, certes très dure, mais  plus écologique et solidaire. Et le livre raconte les 3 années qu’elle a vécues avec eux.

Frances  est séduite par le livre, décide de l’adapter.  Elle  achète les  droits du livre, décide d’en faire un film et de le produire elle-même. Elle ne souhaite ni y jouer, ni le réaliser.

Alors se pose la question du choix du réalisateur. Comme elle a été très charmée par les deux premiers films en 2015 et 2017 d’une jeune cinéaste chinoise, Chloe ZHAO, elle  décide de la rencontrer.

 Chloé Zhao est née en 1982 à Pékin,  fille d’un magnat de la sidérurgie, mais aussi, dit elle, « descendante de récolteurs  de riz, qui ont toujours le besoin d’aller voir ailleurs ». Elle quitte Pekin  pour étudier en Angleterre puis aux USA les sciences politiques et le cinéma. Ses  premiers films,  « Les chansons que mes frères m’ont apprises », et « The Rider » connaissent le succès aux Festivals de Sundance et Deauville, et à la quinzaine des réalisateurs à Cannes.  

Les deux femmes sont faites pour s’entendre, Nomadland sera donc  le  troisième long métrage de Chloé ZHAO, qui arrive à convaincre Frances de jouer le rôle de Fern. Elle  aurait voulu que Joël Coen et leur fils adoptif Pedro jouent aussi dans le film, mais Frances  a refusé catégoriquement. A part deux autres acteurs professionnels, tous les  rôles sont tenus par des amateurs tous parfaits. Et vous pouvez scruter les gestes de Fern-Frances, elle est aussi crédible en manutentionnaire chez Amazon, qu’en trieuse de betteraves, serveuse de café ou employée dans un camping. Et  souvent on la voit simplement regarder en silence, avec bienveillance, les hommes et les femmes et aussi  la beauté et la rudesse du monde. Et Chloe ZHAO sait à merveille filmer l’Amérique en larges plans.

Nomadland  a été accueilli par un concert de louanges, trois Oscars pour l’actrice et la réalisatrice qui est la première cinéaste asiatique à recevoir le très convoité  Golden Globe.

Rares sont les critiques négatives, qui évoquent seulement un peu trop de gueules burinées et de couchers de soleil  en lumière rasante, et la musique légèrement tire-larmes de Ludovic Einardi (qui a créé la musique d’Intouchables).

Quant aux Chinois, fâchés d’entendre la réalisatrice dire qu’elle voyait la Chine de son enfance « comme un pays où le mensonge est partout », ils ne sont pas disposés à faciliter la distribution de Nomadland, arguant que les méthodes américaines de Chloé ZHAO sont peu compatibles avec les goûts cinématographiques de ses compatriotes…

Des hommes , de Lucas Belvaux

Il y a parfois des hasards de programmation qui rapprochent des films de façon étonnante. La semaine dernière, JP Améris nous a présenté en avant-première son adaptation d’un roman de Sorj Chalandon, cette semaine, autre adaptation d’un roman contemporain avec ce film de Lucas Belvaux, tiré d’un roman de Mauvignier paru en 2009. Le rapprochement ne s’arrête pas là, puisque les 2 œuvres ont un sujet commun : les traumatismes de la guerre d’Algérie sur ceux qui ont combattu, ses conséquences sur la vie de ces jeunes hommes confrontés à l’impensable, et surtout à l’indicible. Comme Profession du père, il ne s’agit donc pas d’un film sur la guerre, mais sur la mémoire de la guerre, sur la guerre intérieure que continuent à vivre les personnages même après leur retour en France.

Lucas Belvaux a lu le roman dès sa sortie et a été frappé non seulement par son sujet, mais aussi par son écriture : « Laurent Mauvignier est un grand auteur mais on n’adapte pas un style. On peut en revanche adapter un procédé. Ici, ce sont les flash-backs, les soliloques, le récit non chronologique au fil de la pensée. » En effet le flash-back et la voix-off pour les soliloques sont au cœur du projet. C’est une façon de prendre de la distance, et c’est en même temps ce qui  permet une introspection profonde, qui permet de transcender les époques. De faire que le passé et le présent dialoguent, se parlent, se questionnent, se répondent. La voix-off permet au personnage de murmurer à l’oreille des spectateurs, mais aussi une façon pour le personnage de se parler à lui-même. Et ça permet au personnage d’aujourd’hui de dialoguer avec celui qu’il était quarante ans plus tôt.

A la question : « s’agit-il d’un film politique », il répond que c’est un film politique, mais pas militant, que la question de la colonisation est maintenant réglée mais qu’il faut encore interroger sur la façon de raconter cette
histoire, comment on l’assume, comment on la 
transmet, comment on réconcilie les différents 
récits parce que, évidemment, il y a plusieurs
façons de raconter : celle des pieds noirs, des Algériens dans toutes leurs diversités politiques, des harkis notamment, etc.


Pendant l’écriture de l’adaptation, Belvaux a toujours eu Depardieu en tête pour le personnage de Feu-de-bois. Or il se trouve que l’acteur est passionné par la guerre d’Algérie et qu’il a connu des personnages proches de celui qu’il incarne. De même Catherine Frot était présente à son esprit et c’est la 1ère à qui il a fait lire le scénario. Par contre, pour incarner le personnage plus réservé et taiseux de Rabut, la recherche a été plus compliquée.

L’historien Benjamin Stora dit à propos de ce film : « ce qui est intéressant dans le film, c’est sa lecture de la Guerre d’Algérie comme d’un secret de famille », citation bien illustrée par l’affiche du film.

Bonne séance !

Mandibules de Quentin Dupieux

Pour vous plonger dans l’ambiance du film de ce soir je vais tenter une approche un peu particulière.

Fabrice Luchini aurait pu nous dire : Cyrus, c’est six slaves, si y se lave, c’est qu’il se nettoie, si ce n’est toi, c’est donc ton frère.

Absurde ? Le film nous en réserve une bonne dose.

  • Pourquoi on se sert pas de la mouche, là, pour se faire de l’oseille ?
  • Ben, on la dresse comme un singe
  • On peut l’envoyer dans une banque, pour nous ramener le pognon de la banque et nous on fait rien.
  • On l’apprivoise

Ce monologue ou dialogue à sens unique résume à lui seul le côté fantasque/absurde du film recherché par son réalisateur Quentin Dupieux.

Quentin Dupieux est français, il a 47 ans. Il est avant tout un artiste de musique électronique connu sous le nom de Mr Oizo. Il est aussi scénariste et réalisateur.
Avant de parler de son apport dans le cinéma, il faut revenir à son activité de musicien électro. En 1999, il travaille avec le DJ et compositeur Laurent Garnier. Il sort un tube Flat Beat (que l’on pourrait traduire par battement plat ou battement monotone, un comble pour de la musique électro) Ce titre, Flat Beat, sera reconnu à travers le monde, cette reconnaissance lui vaut une nomination aux Brit Awards, dans la catégorie dance, aux cotés de Jamiroquai, Chemical Brothers et Faboy Slim.

Il fera ses premières armes au cinéma en tant que réalisateur tournant de clips dans l’émission « Midi-Minuit » de Michel Gondry, à qui l’on lui doit entre autres des clips de Bjork, des Rolling Stones, IAM, Kylie Minogue, mais Michel Gondry est aussi et surtout reconnu pour différents longs métrages dont le très récompensé « Eternal Sunshine of the Spotless Mind », et plus récemment « L’écume des jours » et « Microbe et Gasoil ».

Ce soir, c’est le résultat de son travail de réalisateur que nous allons voir.

Les précédents films de Quentin Dupieux sont empreints de noirceur et de pensées morbides.
• Dans Rubber, c’est l’histoire d’un pneu agité par des envies de meurtre.
• Dans Le daim, c’est l’histoire d’un mec qui s’achète une veste en daim et qui sombre dans la sauvagerie.
• Dans Au poste, des flics doivent résoudre des meurtres

Dans Mandibules une mouche géante entre les mains de deux crétins un peu marginaux.
• Pourquoi une mouche ? « cette grosse mouche est née sur le tas de cadavres de tous mes films précédents ». Son cycle sur la mort est fini, il veut s’intéresser à la vie. Mandibules est donc un film de rupture, pas dans sa manière de traiter la réalité mais dans son choix de sujet. Le sujet traité ce soir est l’amitié.

Faut-il donner du sens à ce qui semble ou qui n’en n’a pas ?
Le nonsense :
Larousse : « genre littéraire anglais dans lequel l’absurde, le paradoxe et la dérision naissent de jeux inventifs, voire extravagants, sur la langue. »
Encyclopédia Universalis « Le non-sens est à la fois ce qui n’a pas de sens, mais qui, comme tel, s’oppose à l’absence de sens en opérant la donation de sens. Et c’est ce qu’il faut entendre par nonsense »

Son approche artistique se fonde selon ses propres mots sur le principe « il n’y a rien de plus beau dans l’art que de ne pas réfléchir. » Je modèrerai ses propos en disant « sans avoir l’impression de réfléchir ».

Les films de Dupieux sont généralement assez courts, il rabote au montage en enlevant le superflu En pensant au spectateur il dit « j’aime que la prise d’otage soit assez courte ». Il cherche à donner un plaisir plus court mais total au spectateur, il ne veut pas que sont film en étant trop long soit subi comme une agression.

Les acteurs :
• Grégoire Ludig (déjà dans Au poste)
• David Marsais
Pour ces 2 compères du Palmashow qui ont l’habitude d’écrire leur texte et de jouer des sketches ont du totalement coller au texte écrit par Quentin Dupieux.
• Adèle Exarchopoulos dans un rôle de composition intégrale.
• Bruno Lochet (déjà dans Au poste)
• 2 jeunes actrices : India Hair et Coralie Russier
• Roméo Elvis, rappeur belge, pour la première fois à l’écran

Pour conclure je reprendrai les mots d’un des acteurs, Grégoire Ludig, qui nous dit « Il y a tellement de logique dans l’absurdité de Quentin Dupieux qu’il faut lâcher prise. »

Ne perdons pas le bonnes habitudes, le mot du soir : taureau

SLALOM, de Charlène Favier, jeudi 3 juin 2021

Enfin nous pouvons nous retrouver !! Jusque là nous étions englués dans l’attente de le réouverture des salles, et même si les conditions ne sont pas encore tout à fait normales , nous pouvons reprendre notre programmation et nous nous en réjouissons …

       C’est avec grand plaisir que nous allons découvrir ce soir le premier long métrage d’une jeune réalisatrice de 35ans, originaire de Bourg-en-Bresse: Charlène Favier. Son père possédait une entreprise de matériel de ski et sa mère était un peu artiste, elle peignait. Ancienne sportive  de haut niveau, Charlène a passé son enfance et son adolescence entre Bourg et Val d’Isère. Jusqu’à l’âge de 16 ans elle a enchaîné les compétitions  de ski. Puis, lassée  par l’exigence du sport, elle a décidé d’assouvir ses 2 passions: les voyages et l’art sous toutes ses formes, passions que lui avait transmises sa mère.

Après ces années » d’errance », selon ses termes, elle prend conscience qu’elle  a constamment envie de raconter  des histoires, de les transmettre et pourquoi pas de les filmer.

Elle part à Londres  se former au jeu d’acteur à l’école de Jacques Lecocq: école dans laquelle, dit-elle, on ne parle pas , on travaille uniquement avec son corps. Puis elle  apprend la mise en scène à New -York et enfin  elle termine son parcours en intégrant l’atelier scénario à la Femis à Paris. Dans ce  cadre elle écrit une histoire qui brise les tabous, les silences dans le milieu sportif. A l’époque, ces agressions n’étaient pas encore massivement dénoncées dans la sphère médiatique. (on est en 2014).Elles ont déferlé dans le sillage de la vague #metoo.

Charlène reprend plus tard cette ébauche de scénario qu’elle retravaille avec Marie Talon, et cela deviendra : Slalom. Ce n’est pas une oeuvre  autobiographique. Toutefois Charlène ravive ici une blessure d’enfance vécue dans un autre milieu.

L e film a failli ne pas se tourner: les gros  distributeurs et les principales chaînes de télévision ne voulaient pas le produire, le sujet leur faisait un peu peur. Cependant Charlène était déjà bien connue lorsqu’elle le propose. Elle avait déjà réalisé plusieurs courts-métrages sélectionnés dans les festivals et tous diffusés sur FranceTélévision. Sa rencontre avec Jean-Jacques  Bernard, critique à Antenne 2, à Radio France (nous l’avions reçu ici pour fêter les 25 ans de notre association : il était venu  nous parler du chef d’oeuvre  de Billy Wilder » Certains l’aiment chaud ») cette rencontre l’amène  à s’adresser à Edouard Mauriat qui accepte de produire son film. Edouard  Mauriat est toujours très  attentif à ce qui se passe dans l’Ain, il est le petit-fils de Suzanne  Ulmann,  elle qui a tant fait pour sauver le château des Allymes de la ruine.

Slalom a été dévoilé à la fin de l’été dernier au festival du film francophone d’Angoulême où il a obtenu le prix Magelis. Puis il a enchaîné  les récompenses: prix d’Ornano Valenti à Deauville, prix Bayard à Namur et consécration! il a fait partie  de la sélection officielle du festival de Cannes en 2020. Celui-ci n’a pu avoir lieu mais la sélection reste un label. Des institutions comme le Ministère des Sports, la Ligue des Droits de l’Homme, s’emparent du film comme un outil de lutte contre les violences dans le sport. La Suède , le Canada, l’Angleterre, les Etats-Unis ont choisi de le projeter dans les écoles. Nous le ferons aussi à Ambérieu.

Les 2 acteurs principaux: Noé Abita, qui avait déjà travaillé avec Charlène dans ses courts-métrages et Jérémie Rénier, qui incarnait Claude François dans « Cloclo », ont su traduire tout ce que Charlène portait en elle depuis de nombreuses années. Ils ont lu  avec elle le  scénario, ont beaucoup échangé, eux qui ne sont pas passés par des écoles, et avant le tournage ils ont  tout fait  pour incarner au mieux les personnages: Noé s’est  isolée  2 mois avec la coach sportive de la section ski-étude de Bourg-St Maurice, Jérémie a lui aussi  passé beaucoup  de temps avec les entraîneurs  des clubs des Arcs, deTignes, de Val d’Isère, stations dans lesquelles a été tourné le film: il a appris les gestes , les automatismes du métier , le jargon. Yann Maritaud , le directeur de la photo, a veillé à ce que la lumière accompagne les émotions tortueuses de l’héroïne ( d’où le titre également) et ce dans un décor ouvert sur la montagne.

Pour la musique, Ch.Favier a fait appel à un collectif de 3 musiciens, ce sont eux qui ont également composé la bande originale  des films de Thomas Lilti (nous avions  eu le plaisir de le recevoir pour « Médecin de campagne ») Un remarquable travail  sur le son est aussi à souligner.

Charlène  a réalisé ce film qu’elle juge nécessaire, pour libérer la parole, pour ouvrir un débat. C’est également un film sur la résilience et au fond sur l’émancipation. La carrière de cette jeune bressane (cela mérite d’être mentionné !) semble très prometteuse.

            Denise Brunet

Les choses qu’on dit, les choses qu’on fait, Emmanuel Mouret, jeudi 15 octobre 2020

Nous vous proposons ce soir le 10ème long métrage du réalisateur  Emmanuel Mouret .Son  film, considéré comme le plus abouti, a fait partie  de  la sélection  de Cannes 2020.

« Les choses qu’on dit les choses qu’on fait »  Pourquoi ce titre ? Pour lui  un des grands plaisirs du cinéma est de  confronter un  personnage à ses paroles. Fera-t-il ce  qu’il a dit ? Est-il vraiment  celui qu’il prétend être ?   » La vertu du cinéma , dit-il,  est d’ observer le monde  dans sa complexité et les personnages dans leurs contradictions »

Nous avons découvert E.Mouret en 1999 dans son 1er film qui marquait  sa fin d’études à la Fémis, un film  ayant pour thème l’amour « Promène-toi donc tout nu « .Il y tenait le rôle  principal, nu comme un ver ou presque…..Depuis,  il poursuit  ses variations  sur les tensions du désir avec  » Un baiser  s’il-vous-plaît », « L’art d’aimer », « Caprice » et plus  récemment : « Mademoiselle de Joncquières  » sorti en 2018.

Dans le film de ce soir  , il interroge particulièrement la raison et la déraison du sentiment amoureux  avec un mélange de  douceur mais aussi de cruauté , même si ses personnages  refusent l’affrontement..Il place son propos sous l’égide  du philosophe contemporain  René Girard  ( décédé en 2015).La théorie de Girard  se résume ainsi  » on ne désire jamais  l’autre  en soi mais parce  qu’on le sait lui-même désiré par un tiers ». Ce n’est pas un hasard  si Mouret  s’appuie sur  un philosophe car son cinéma est très littéraire; les mots chez lui  ont beaucoup d’importance; il dit d’ailleurs  » un film se regarde , s’entend et surtout s’écoute ».il refuse que ses interprètes  touchent à une ligne de dialogues  , mais par contre il cherche avec eux la façon de les incarner.

Sur le plan technique, il utilise  surtout des plans-séquences en  mouvement ,et de nombreux flash-back entrelacent les différents  récits amoureux.

Son  film est non seulement littéraire mais  très musical .La musique classique  devient une véritable voix off qui nous  plonge au coeur des émotions et qui nous fait ressentir la variété des sentiments. On entendra des pièces  de Satie, Poulenc, Chopin , Mozart, Purcell.

Sa mise en scène délicate fait écho à la retenue de ses comédiens : Camélia Jordana, Niels Schneider, Emilie Duquenne , Guillaume Gouix, Vincent  Macaigne: le point commun  à tous , si je puis dire , on ne les a jamais entendus parler comme ça ! Ils  donnent vie et épaisseur à des personnages qui auraient pu devenir  les pions d’un banal marivaudage.

Le cinéaste  dit  s ‘être inspiré  de Rohmer, Truffaut, Woody Allen et Buster Keaton : le comique  burlesque  n’est,  paraît-il,  pas absent  de son film.

Sophie Avon , critique de cinéma, participait à l’émission de France Inter   » Le Masque et la Plume », elle nous recommande  en particulier  la scène de la gare , elle qualifie le film de « réservoir d’humanité et d’émotions », j’espère que vous y puiserez  du plaisir.

Denise Brunet

ADN, de Maïwenn, en avant-première le 08 octobre 2020

ADN, Maïwenn

Maïwenn est comédienne depuis l’âge de 5 ans (L’Année prochaine si tout va bien, de JL Hubert) et réalisatrice depuis l’âge de 28. Elle a notamment réalisé Le Bal des actrices  en 2009,  Polisse en 2011 et Mon roi en 2015.

Ce film est né dans des circonstances particulières : en 2019, M travaillait depuis 3 ans sur un projet consacré à Mme du Barry, un film en costumes, compliqué à financer, et qui ne pouvait pas aboutir dans un temps court. A ce moment, son producteur lui propose, en attendant, de partir sur un autre projet mois coûteux : c’est alors qu’elle ressort des notes accumulées de puis des années et qui sont la base d’ADN.

Elle a écrit le scénario avec Mathieu Demy, qui venait de perdre sa mère et qui avait envie, comme elle,  de s’exprimer sur le thème du deuil, de la perte d’un être cher. Ils ont écrit ensemble un texte qui n’était pas exactement un scénario, mais des scènes résumées avec seulement des fragments de dialogue, afin que les comédiens improvisent et s’approprient leurs personnages.

Le personnage central du film, est inspiré de son propre grand-père, tout comme le personnage qu’elle joue est inspiré d’elle-même, toutefois elle refuse le terme de film autobiographie. Maïwenn s’est certes passionnée à un moment pour la recherche de ses origines, mais cette quête identitaire est pour elle quelque chose qui concerne tout être humain et qui n’est pas uniquement une question nombriliste. Elle aimerait que les spectateurs tirent de la vision de son film des questions sur ce que leurs parents, leurs grands-parents leur ont transmis, et ce qu’ils ont eux-mêmes envie de transmettre. Cette question est aussi, selon elle, une manière de surmonter le deuil, de donner du sens à l’absence.

Maïwenn s’est entourée pour ce film d’un casting remarquable et parfois surprenant (Fanny Ardant, Louis Garrel, Marine Vatch, mais aussi Dylan Robert que l’on a vu dans Schéhérazade ou Alain Françon, metteur en scène de théâtre qui n’avait joué qu’un petit rôle dans Guillaume et les garçons). Mais je voudrais proposer un coup de projecteur sur une autre femme de l’équipe technique : Laure Gardette, qui a monté 4 autres longs-métrages de la réalisatrice et reçu le César du meilleur montage pour Polisse. Pour ce projet, elle a reçu de Maïwenn 150 heures de rushes (60 en moyenne sur les autres films qu’elle a montés), pour arriver à un premier montage de 5h30, puis un 2ème de 2h45. Sa complicité avec la réalisatrice lui permet selon elle de « révéler » des éléments inconscients. Elle raconte notamment le montage de la dernière scène du film, une scène tournée en Algérie pendant des manifestations, avec un Iphone, afin d’éviter les problèmes qu’aurait pu causer un matériel plus voyant. La monteuse ne savait pas bien ce que cette scène devait raconter, mais c’est la découverte d’une chanson d’Idir, chanteur Kabyle récemment disparu, qui a révélé le sens inconscient de cette scène, une chanson intitulée « Lettre à ma fille », et qui associée à ces scènes, a ému aussi bien la monteuse que la réalisatrice qui a eu l’impression de retrouver la voix de son grand-père.

Danièle Mauffrey