« Les Ogres » de Léa FEHNER – jeudi 26 mai 2016

Aujourd’hui le climat général est plutôt morose, voire même angoissant, mais ce soir les acteurs nous invitent à une fête permanente. Profitons-en !

Les Ogres sont les membres d’une troupe de théâtre itinérant baptisée « Davaï », quelque chose comme « allons-y » en russe. Ils sillonnent les routes de France, échevelés, négligés, braillards et donnent des représentations dans les rues. Unie par la passion du théâtre, cette famille un peu déjantée va nous communiquer une incroyable énergie, nous entraîner dans un tourbillon d’émotions. Le prélude du film sous un chapiteau campe immédiatement l’ambiance.

La jeune réalisatrice de 34 ans, Léa Fehner, diplômée de la Femis, a elle-même grandi au cœur du tintamarre des caravanes. Ses parents, qui jouent d’ailleurs les patrons du théâtre dans le film, sont toujours à la tête d’une compagnie itinérante qui a fêté ses 20 ans l’an dernier.             La sœur de la cinéaste interprète leur fille. Léa Fehner fait également jouer son propre fils, les enfants de sa sœur, et à ces inconnus issus du théâtre, elle a mêlé des acteurs habitués du grand écran : Adèle Haenel, qui a reçu en 2014 le César de la meilleure actrice pour                 « Les Combattants », Marc Barbé, Lola Dueñas et beaucoup d’autres, impossible de les nommer tous, tant les personnages sont nombreux. Ce groupe, haut en couleur, mène une vie de bohème avec un appétit de vivre éclatant. Ils avalent la route, les joies, les chagrins. D’ailleurs Léa Fehner ne cache pas la part de monstruosité qui réside dans cet appétit. Toutefois, cette énergie semble faire un pied de nez à la violence de la vie. Leur façon de surmonter la douleur se trouve dans l’excès. Mais chaque fois que, sur scène, il faut faire le spectacle, la troupe retrouve son souffle et joue des pièces de Tchekhov à sa manière. Cet auteur russe est connu pour décrire ses personnages avec une grande lucidité et aussi une forme de cruauté qu’adopte parfois Léa Fehner.

A 17 ans elle a quitté la troupe d’artistes-voyageurs de ses parents, convaincue qu’elle aurait du mal à se construire dans ce milieu. C’est un univers plein de talents mais, dit-elle, ils sont à la fois « flamboyants et exhibitionnistes ».

Pendant longtemps, elle n’a vu dans ce style de vie que galères, et récemment, elle avoue que « tout s’est inversé » : le courage, le sens de la fête, la vitalité lui ont sauté aux yeux ; elle a écrit alors le scénario aidée de deux co-scénaristes : Catherine Paillé et Brigitte Sy. Leur difficulté a été de faire coexister le collectif et l’individu.

Pour installer la dynamique du groupe, montrer à la fois la joie et la douleur de vivre ensemble, le tournage a été précédé de répétitions ; tout était très écrit, mais dans le jeu, la cinéaste a laissé des moments d’improvisation.

Quant à l’éclairage, seuls les guirlandes d’ampoules et les projecteurs de théâtre ont été utilisés. « Pauvreté des moyens, pertinence de l’effet » telle est la règle du théâtre itinérant et la réalisatrice l’avait bien en tête.

La musique du film a été composée par Philippe Cataix connu des parents Fehner puisqu’il a souvent signé la musique de leurs spectacles. Le film se termine sur une de ses chansons intitulée  « Une femme « .

Il est temps de vous laisser découvrir le 2ème long métrage de Léa Fehner. Son premier film        » Qu’un seul tienne et les autres suivront » avait obtenu le prix Louis Delluc il y a 6 ans : on avait déjà remarqué son originalité ; la cinéaste le trouvait un peu sombre et avait promis que son prochain film serait beaucoup plus gai, promesse tenue.

Denise BRUNET