Les chatouilles, Andrea Bescond et Eric Métayer

LES CHATOUILLES – Andréa BESCOND – 13 décembre 1018

Andréa BESCOND est née en Bretagne en 1979. A 3 ans, c’est une petite fille très remuante et sa mère pense que des cours de danse seraient bons pour canaliser cette énergie. L’école de danse refuse de l’inscrire, elle n’a pas l’âge réglementaire de 5 ans. Mais la mère insiste,  et finalement, elle commence  à 3 ans la discipline qui sera sa passion, et sa sauvegarde

Andréa a 9 ans. La famille quitte la campagne et s’installe dans le midi,  en ville, dans un quartier pavillonnaire.  La vie sociale s’élargit, les familles  du quartier se fréquentent, les enfants jouent ensemble. Quand les parents sortent le soir, c’est  un ami,  membre du groupe,  lui-même père de famille, qui se propose pour garder la nuit les enfants avec les siens. Tout le monde l’aime, il est très sympathique et les parents l’admirent pour sa  réussite professionnelle. Il est charmé par Andréa, jolie petite fille  blonde aux yeux bleus et tout le monde trouve son intérêt envers elle tout naturel puisque lui n’a que des garçons. Personne  ne pense que 85 % des viols des moins de 15 ans sont commis par l’entourage immédiat.

Les parents ne comprennent pas pourquoi Andréa devient fermée,  ombrageuse, difficile, elle essaie quelque fois de parler mais ils ne l’entendent pas. La danse est son refuge. A 12 ans elle intègre une école professionnelle  de danse et quitte donc sa famille.  Elle enferme son douloureux vécu dans un coin de son cerveau, verrouillé,  dans une totale amnésie, pour survivre.

Plus tard, elle entre au Conservatoire de danse  à Paris. Par la suite, elle excelle dans toutes les danses, classiques, modernes,  africaines, hip hop. Parallèlement, elle s’étourdit dans des conduites à risques, rencontres, alcools, drogues…C’est  la danse la maintient à flot dans le quotidien.

Elle apprend par hasard que l’ami de ses parents  est grand père de deux petites filles, c’est le déclic, tout lui revient en mémoire comme un boomerang. Elle va  immédiatement porter plainte sans aucune préparation psychologique. D’autres victimes se font connaître. La comparution devant la cour d’assises est une épreuve terrible. L’agresseur est condamné à 10 ans de prison (dont il ne fera que 6, pour « bonne conduite », ces deux mots sont  terribles pour les victimes).

La condamnation n’apaise pas Andréa. Elle  continue à sombrer. Elle « a fait le job », mais elle se sent toujours coupable. Elle se souvient maintenant de tout et notamment  d’une nuit où   elle a murmuré   « non » très faiblement à son agresseur,  et qu’il a continué en disant benoitement :  «  je croyais te faire plaisir, j’aurais arrêté si tu me l’avais demandé ».

Elle joue des petits rôles au cinéma et au théâtre.  Et  c’est alors qu’elle danse dans la comédie musicale « Rabbi Jacob » en 2008 qu’elle rencontre Eric Métayer, acteur et metteur en scène, homme très généreux et attentif. Ils tombent amoureux, elle prend confiance en elle, elle lâche les drogues et l’alcool. Ils ont 2 enfants, Juno et Anton, et elle commence une thérapie.

Puissamment aidée par son compagnon, elle décide de se libérer de ses traumatismes, non plus en les racontant à un thérapeute, mais en les dansant. Ils créent  le spectacle « Les Chatouilles ou la danse de la colère ». Elle y est une boule d’énergie, de rage, de muscles, obtient un très  vif succès au théâtre du Petit Montparnasse, puis en tournée, et elle reçoit  le Molière 2016  Seule en Scène.

Eric et Andréa décident alors d’adapter le spectacle au cinéma, et  le film est présenté à Cannes dans la sélection « Un certain regard ».

Lors de ses interviews, Andréa parle de la sidération,  de la honte, du  sentiment de culpabilité qui contraignent  au silence les victimes, que les familles se refusent à entendre. Elle raconte que les enfants violés gardent une attitude de victimes et portent ensuite une sorte d’étiquette virtuelle  « je ne dis pas non » qui les expose ensuite à toutes les agressions.

Elle milite   activement pour que soit allongé  le délai de  prescription  pour porter plainte, et retardé l’âge de validité du consentement sexuel du mineur, que certains députés et sénateurs voudraient ramener à 13 ans. Cela  me rappelle le  scandale des ballets roses, en 1959, impliquant le  président de l’Assemblée Nationale André Le Troquer,  73 ans. Il osera  déclarer pour sa défense que les petites mineures de 14 ans n’étaient pas violées mais consentantes, car «  elles avaient la majorité dans le vice ». Et, « pour ne pas accabler  un vieil homme mutilé à la 1èreguerre mondiale et résistant à la 2ème »  les juges l’avaient condamné à un an de prison …avec sursis….

Cyrille Mairesse joue Odette (Andréa enfant) et Andréa Odette adulte. Clovis Cornillac  est  un père trop doux qui  ne peut envisager  le pire, mais se montre bouleversant quand il prend conscience  et demande pardon. Pierre Deladonchamps réussit à être à la fois glaçant et mielleux. Quant à la mère, Karine Viard,  elle ne peut se résoudre au scandale,  que vont  penser les gens, et l’on peut imaginer  qu’elle-même supporte un lourd passé dont elle n’a pas cherché réparation.

Le thème est lourd mais le film est d’une légèreté singulière, pudique, avec d’étonnantes trouvailles de mises en scène, et c’est l’histoire vraie d’une très belle  résilience.

Marion Magnard