Archives mensuelles : février 2020

It must be heaven

Le film de ce soir ressemble à son auteur : Elia Suleiman, qui va jusqu’à jouer le 1er rôle sous son propre nom, dans un style qui rappelle celui de Jacques Tati. Il y a beaucoup de M.Hulot dans le personnage qu’interprète le cinéaste palestinien.Coiffé de son petit chapeau, les yeux perpétuellement écarquillés, il ne dit pratiquement rien pendant tout le film , mais observe tout ce qui fait le lot de notre quotidien: instants banals , décalés…

Chez lui, l’humour est une règle et aussi une arme.Il utilise le plus souvent de longs plans fixes où lentement l’absurde surgit.Cette appétence pour l’absurdité, il est possible que Suleiman la tire de son propre statut: il est né en 1960 et a grandi à Nazareth en terre d’Israël, il est un arabe israëlien. Nazareth est une ville à majorité palestinienne, donc arabe, mais située en Israël. De plus Suleiman est chrétien en terre d’islam  » je suis donc minoritaire sur toute la ligne  » confesse t-il

Il aime son pays et dans ses 4 longs-métrages, il fait exister la Palestine.En 1996 il a réalisé » Chronique d’une disparition » qui a reçu le prix du meilleur film au festival de Venise.En 2002 il était le 1er réalisateur palestinien en compétition à Cannes avec « In tervention divine »: il a obtenu le prix du jury.En 2009 « Le temps qu’il reste » a été également sélectionné à Cannes.Son 4ème film: « It must be heaven » a été récompensé au dernier festival de Cannes par une mention spéciale du jury ( prix créé pour lui) et le prix de la critique internationale.Nombreux sont ceux qui estiment que le film a pâti d’être montré le dernier jour du festival.Il méritait , paraît-il meilleure récompense.

Fâché de voir sa terre palestinienne en conflit perpétuel, empêchée de devenir un Etat, Suleiman commence une migration à l’étranger.L’enfer est en Palestine, c’est donc que le paradis doit être ailleurs, quelque part à l’ouest. « It must be heaven » signifie : »Ce doit être le paradis ».

Il part d’abord à Paris, puis à New-York où il a vécu 14 ans .il promène partout son regard étonné sur l’état du monde comme Montesquieu l’avait fait , quelques siècles plus tôt, dans « « Les Lettres persanes« , et comme lui il se livre à une satire de ce monde.Il réalise une comédie grinçante en forme de jeu de miroirs entre son pays et l’Occident.

« Le monde entier s’est transformé en une sorte de Palestine » conclut-il.

Je vous laisse en compagnie d’un héritier de Buster Keaton, de Jacques Tati, de Ionesco…et vous souhaite une bonne soirée.

Denise Brunet

Une vie cachée

Terrence Malik, réalisateur américain de 76 ans , a coutume de se soustraire aux regards et aux questions y compris à Cannes,parce qu’il pense que tout ce qu’il a à dire se trouve dans ses films. Après plusieurs films expérimentaux, en rupture avec le public, même « The tree of life », pour lequel il a reçu une palme d’or en 2011 ( je précise que ce n’est pas lui qui est venu la chercher, on raconte qu’il était bien dans la salle , mais caché ! ), donc après des films plutôt déroutants pour le public , comme sa trilogie « A la merveille » 2012, « Knight of cups« 2016,ou « Song to Song« 2017,Malick revient, pour son 10ème film à un récit plus accessible.

Il s’est inspiré de l’histoire réelle de Franz Jägerstätter, fermier autrichien, objecteur de conscience, pendant la seconde guerre mondiale.Peu nombreux sont ceux qui connaissent la vie de ce paysan autrichien condamné à mort à 36 ans par les nazis en août 1943, et béatifié en 2007, la pape Benoît XVI, le reconnaissant comme martyr. Rien ne le prédisposait à sortir de l’anonymat: c’est un chercheur américain Gordon Zahn, qui , en enquêtant sur les opposants catholiques au régime nazi, l’a fait connaître.Il a rédigé sa biographie en 1964,; dès lors le parcours de cet homme a été le sujet de plusieurs livres , documentaires etc…

Le film démarre en 1939 soit un an après l’Anschluss c’est -à -dire l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne nazie, rattachement qui s’est fait sans la moindre opposition.Le récit est fidèle à la vérité historique et juste quant à l’image qu’il montre de l’objection de conscience.

Nous allons suivre le voyage intérieur de cet homme qui lutte pour préserver son humanité intacte alors que le monde autour de lui plonge dans le mal. La foi personnelle de T.Malick donne une dimension religieuse omniprésente.De nombreuses scènes sont accompagnées de passages de la Bible en voix off.Cette voix off est tirée des lettres authentiques que s’envoyaient Franz et son épouse lors de leur éloignement.C’est à l’intérieur de sa relation de couple que Franz a perçu la voie de sa conscience.

August Diehl, que nous avons vu dans «  Inglorious Basterds« , dans «  Le jeune Karl Marx« , joue le rôle de Franz; une force communicative se dégage de sa personne. Son épouse interprétée par Valerie Pachner sait traduire aussi bien leurs moments heureux au milieu des alpages du Tyrol dans une première partie, que leurs souffrances dans une seconde.

On doit au directeur de la photo Jörg Widmer de superbes plans filmés au grand angle, avec une rigueur absolue.Un critique Romain Thoral prétend que « la 1ère partie du film est peut-être ce que Malick a filmé de plus beau de toute sa vie ».

Un dernier point qui peut déranger : les dialogues des nazis sont en allemand ( vociféré, hurlé) non sous -titré, tandis que les personnages autrichiens parlent anglais bien que l’histoire ne concerne que des germanophones

Par ce long métrage T.Malick donne une voix aux vrais héros qui ont souvent vécu une vie cachée.

Denise Brunet