Archives mensuelles : juillet 2019

La femme de mon frère, Monia Chokri

La femme de mon frère, de Monia Chokri.

La femme de mon frère est le 1erfilm de Monia Chokri mais celle-ci n’est pas une inconnue dans le monde du cinéma. En effet, cette jeune femme née à Québec en 1983 a suivi une formation au conservatoire d’art dramatique de Montréal jusqu’en 2005 et, après avoir fait du théâtre, a tenu des rôles importants dans les films de Denis Arcand et Xavier Dolan. Elle a notamment joué dans Les Amours imaginaires, et Laurence Anywaysaux côtés de Melvil Poupaud. On a pu la voir également dans le film de Katell Quillévéré, Réparer les vivants. En 2013, elle réalise son 1ercourt-métrage qui obtient de nombreux prix et cette année, elle a obtenu le prix Coup de cœur du jury de la section « Un certain regard » à Cannes pour le film de ce soir. 

Le point de départ à l’origine de ce film est la relation de la réalisatrice avec son propre frère et le souvenir du moment où celui-ci est tombé amoureux, et où elle a pu observer chez lui des comportements amoureux proches de ceux qu’il avait avec elle, sa sœur. Elle a voulu faire un film sur l’apprentissage de l’amour, sur la famille. L’actrice principale, Anne-Elisabeth Brossé, est peu connue en France mais très célèbre au Québec ; c’est aussi une amie de la réalisatrice qui a joué avec elle dans Les Amours imaginaires. 

Le film oscille constamment entre la comédie féministe sur les mésaventures d’une célibataire trentenaire surdiplômée et le film d’auteur par ses nombreuses références cinématographiques. On peut en effet repérer l’influence de Xavier Dolan, bien sûr certains critiques parlent même de film « dolanien » avec son énergie,  son montage rapide, ses séquences musicales, son univers coloré. Mais on peut aussi trouver des échos de l’œuvre de Godard ou encore d’Almodovar, au risque même d’obtenir un effet kaléidoscope qui nuit parfois à la cohérence du film. 

Mais n’oublions pas qu’il s’agit d’un premier long métrage et voyons s’il nous donne envie de découvrir les œuvres futures de Monia Chokri. 

SYBYL de Justine TRIET

SIBYL – Justine TRIET – 11 juillet 2019-

Justine Triet est née en Normandie en 1978. Bien que diplômée de l’Ecole Nationale des Beaux Arts de Paris, elle décide d’être comédienne. Puis elle bifurque vers la technique, videos, courts métrages, documentaires.

Dès son premier film, la Bataille de Solférino, en 2013, on comprend  que son truc, c’est de mélanger, tambour battant, de multiples strates qu’elle monte ensuite comme des œufs en neige. Dans la bataille de Solférino, les strates ce sont la garde alternée des enfants, le deuxième tour des élections présidentielles…

En 2016, Victoria, son deuxième film, voit la rencontre explosive de la réalisatrice et de l’actrice Virginie Efira , deux piles atomiques de même intensité, et curieusement semblables, allant jusqu’à avoir toutes les deux un frère prénommé Jorrick  ! Virginie Efira qui joue une avocate au bord de la crise de nerfs, dira de Justine Triet « qu’elle lui a ouvert un nouvel espace de jeu d’actrice  ».

Et précisément, Justine Triet adore créer « des personnages féminins  qui respectent l’ordre puis les démolir et les regarder chuter ».

Et c’est ainsi que dans SIBYL, son 3ème film, elle présente une Virginie Efira que nous avons l’habitude de voir plus simple et plus solaire, même si déjà dans « Le grand bain » et « Victoria » elle jouait des personnalités plus complexes. Et je gage que vous serez surpris par des scènes crues et torrides…Nous découvrons une nouvelle Virginie Efira, « avec une puissance de jeu, une capacité de métamorphoses, entre raison et folie » qui peut rappeler Gena Rowlands

La distribution comprend également Laure Calamy, Adèle Exarchopoulos, Sandra Hüller, Gaspard Ulliel, Niels Schneider. Schneider a dejà joué ave Virginie Efira dans « un amour impossible » de Catherine Corsini.

Le scénario brasse beaucoup de thèmes, la réalité et son déni, le travail, la famille, la création, tout est lié et imbriqué.

Et Justine explique  : « je voulais parler de ce vertige face à une autre jeune femme, soudain confrontée à une sorte de portrait inversé d’elle-même » Et elle précise qu’elle a réalisé son film en s’inspirant d’ « Opening night » de Cassavetes et  d’ « Eve » « de Mankiewiez. Nous pouvons penser aussi à « Sils Maria » d’Olivier Assayas.

Avec SIBYL, Justine est en compétition à Cannes, enceinte de 8 mois et demi. Elle fait observer qu’elles sont 3 réalisatrices à être sélectionnées. Ce n’est pas la parité mais c’est un début ! Elle raconte en riant : « Je ne sais pas ce qui m’a pris de faire un bébé pendant le tournage. La montée des marches, c’est un truc dont on rêve toutes, et là… » Mais elle a assumé crânement, en tailleur pantalon noir et blanc sur le tapis rouge.

Certains ont jugé sévèrement le film, le trouvant trop bobo, trop fabriqué, d’autres au contraire ont été touchés par la masse d’émotion qu’il dégage. Maintenant, à vous de voir …

Lourdes

Lourdes est un des pélerinages chrétiens les plus fréquentés au monde; chaque année plus de 3 millions de pélerins s’y rendent depuis qu’en 1858 Bernadette Soubirous a assisté à plusieurs apparitions de la Vierge.La vie de Bernadette a fait l’objet d’adaptations au cinéma, de nombreux documentaires se sont emparés du sujet.Des films de fiction ont été tournés à Lourdes: on se rappelle  » Miraculé  » de J.P.Mocky ou plus récemment « Lourdes  » avec Sylvie Testud, Léa Seydoux sorti en 2011.Toutefois dans cette moisson de films, le documentaire que nous allons voir marque une date: tout d’abord c’est le 1er documentaire sur Lourdes (à la grande surprise des cinéastes quand ils ont fait les recherches ), et surtout c’est la 1ère fois qu’un film s’intéresse aux pélerins et à leurs accompagnateurs.

Il a été tourné par Thierry Demaizière et Alban Teurlai.il s’agit du 3ème film de ces réalisateurs très éclectiques: en effet après s’être intéressés à la danse dans « Relève: histoire d’une création » consacré au danseur et chorégraphe Benjamin Millepied, ils ont signé en 2016 un portrait de Rocco Siffredi.Thierry Demaizière s’est fait connaître à la TV dans le cadre de l’émission du dimanche de TF1″ Sept à huit ».

Durant 10 mois ils sont allés à la rencontre des malades et des bénévoles qui les accompagnent et veillent sur eux .On compte 3 bénévoles par personne.Leur projet est né d’un récit fait par une de leurs amies qui revenait de Lourdes où elle avait officié en tant qu’hospitalière.En l’écoutant, ils ont pensé qu’il y avait là matière à un documentaire pour le cinéma.Ils ont demandé à 3 enquêtrices d’appeler tous les diocèses pour faire part de leur projet, leur souhait étant de suivre des pélerins aux origines sociales et hexagonales très diverses et dont les destins ont une valeur universelle.

Etant donné l’afflux de pélerins »Lourdes est une organisation militaire » selon leurs propres mots, les horaires sont millimétrés.Les réalisateurs ont suivi le déroulement d’une journée-type pour structurer leur film; uns dizaine de pélerins de tous âges, de tous horizons ont été filmés.Tout a été enregistré sur place y compris les voix et les chants.

Sur le plan techn ique, dans la séquence d’ouverture, ils utilisent de très gros plans mais la plupart du temps ils privilégient les plans rapprochés afin d’être très près des gens.Les quelques plans larges sont toujours des plans de foules ou des plans sur la cathédrale, ce qui donne une idée de fourmillement et de gigantisme de la ville.

Avant de filmer, les cinéastes se sont posé un certain nombre de questions.Comment approcher la détresse sans l’exploiter? Comment saisir l’espoir , venu chercher, sans le dénaturer ? Ils ont répondu à ces interrogations en filmant toujours à une distance respectueuse et en soignant particulièrement les cadres , la photo elle-même, le montage » C’est une façon de rendre honneur aux gens que nous avons filmés » dit T.Demaizière.

ils n’ont pas voulu faire un film sur l’Eglise , sur la religion.Alban Teurlai se dit athée et T.Demaizière agnostique.Ce n’est pas non plus un brûlot anticlérical tant ils respectent la croyance intime.Ce n’est pas non plus un pamphlet contre la débauche commerciale, rapidement évoquée.« C’est un film sur la condition humaine » disent-ils.ils ont souhaité cerner les contours de la souffrance solidaire.Cette solidarité, parmi les bénévoles également, est d’autant plus frappante, qu’ailleurs elle se fait plus rare.La mise en scène délicate atténue les lourdeurs des invalidités que trop souvent nous ne voulons pas voir, nous qui sommes accoutumés à la dictature de l’apparence.

Selon les cinéastes, il suffit de poser ses caméras à Lourdes pour découvrir un lieu où le regard est bienveillant,un lieu où l’on trouve l’apaisement à défaut du miracle, un lieu qui redonne espoir.

Rarement documentaire n’aura dégagé une telle force.Devant le succès rencontré auprès du public, la société de production a d’ailleurs décidé de doubler le nombre de copies.

Denise Brunet

Parasite

Depuis le début du mois, nous faisons la part belle aux films primés à Cannes, après « The dead don’t die  » présenté en ouverture du festival, « Douleur et gloire » qui a valu à Antonio Banderas le prix d’interprétation masculine , « Le jeune Ahmed » pour lequel les Frères Dardenne se sont vus attribuer le prix de la mise en scène, voici ce soir« Parasite » qui a reçu la palme d’or.:1ère palme d’or décernée à un film coréen.Pour une fois, la critique et le jury étaient d’accord sur le nom du réalisateur: Bong Joon-Ho.

A 50 ans , il nous propose son 7ème long métrage.Citons quelques -uns de ses films précédents: »Memories of murder« , » The host », « Okja » avec lequel il a soulevé en 2017 une polémique liée à Netflix ( c’était alors sa 1ère participation à la compétition de Cannes) , tous ses films critiquent la société capitaliste et traitent de la lutte des classes.Il est connu pour son approche sociale très engagée et volontiers caustique.

Pour la 2 ème année consécutive, un cinéaste asiatique repart avec la palme d’or.Bong Joon -Ho succède au Japonais Hirokazu Kore-Eda récompensé l’an dernier pour « Une affaire de famille » qui suivait déjà des oubliés de la société.Il est à remarquer que les 2 films ont des thèmes proches.Dans la tradition coréenne on voue à la famille un véritable culte, la famille l’emporte sur les divisions des classes sociales.

Bong Joon-Ho a eu l’idée de ce film il y a 6 ans, elle lui a été inspirée par un fait divers qui l’avait frappé.Pour autant il n’en a pas fait une transcription parfaite, car il dit « fonc tionner à l’instinct » lorsqu’il écrit.

Dans sa conférence de presse à Cannes, le réalisateur a recommandé d’aller voir » Parasite » sans ne rien savoir de l’intrigue, afin d’entretenir le mystère et de rester ouvert au rythme frénétique des rebondissements.Il a d’ailleurs écrit une lettre à l’intention des journalistes leur demandant instamment de ne rien dévoiler., pas plus qu’il ne l’a fait lors de la conférence. »C’est une comédie sans clowns, une tragédie sans méchants » leur a-t-il lancé en les laissant bien entendu sur leur faim; à une question plus pressante sur l’histoire, il répond »il s’agit d’un grand 8 émotionnel » ce qui ne les renseignait pas davantage.Il a également été interrogé sur le titre : pas de « s » à Parasite » Vous allez cependant voir DES parasites » a-t-il simplement rétorqué.

Nous allons donc respecter sa demande de discrétion à l’égard de l’intrigue et nous laisser aller au plaisir de la découverte.Nous ajouterons simplement qu’il s’agit d’un mélange d’humour noir, de satire politique et sociale sans manichéisme, de suspense, ce qui caractérise son style.Il a également coutume de mélanger les genres: ici , avec une grande habileté, il jongle avec le registre de la comédie, celui de la fable politique, et enfin celui du drame social.La bande-son mêle la musique originale à des extraits de l’opéra de Haendel: « Rodelinda » qui date du XVIII ème siècle.En recevant son prix , Bong Joon -Ho a rendu hommage à Henri-Georges Clouzot,à Chabrol,et à Hitchcock, peut-être pourra -t-on retrouver quelques clins d’oeil à ces 3 réalisateurs dans le film.

Je vous souhaite de passer une bonne soirée avec ce film , qui , selon un critique « fait rire, frémir, réfléchir ».Et si vous voulez rencontrer le réalisateur, sachez que Bong Joon-Ho sera l’invité du Festival Lumière en octobre prochain.

Denise Brunet

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