Archives mensuelles : janvier 2019

Amanda

En novembre dans « Nos batailles » nous avions vu Romain Duris endosser les responsabilités d’un père devenu célibataire.Le thème de la paternité est également à l’oeuvre dans le 3ème long métrage de Mikhaël Hers, mais traité de manière b ien différente.

Ce réalisateur de 43ans a fait ses études de cinéma à la Femis et apparaît comme une figure montante du cinéma français.Dans ses 2 films précédents, « Memory Lane » sorti en 2010 et « Ce sentiment de l été » de 2015, il abordait déjà, aves beaucoup de finesse, la fragilité de l’existence.Il faut bien toute la douceur du regard de M.Hers et de sa scénariste Maud Ameline pour traiter de sujets poignants.

Dans le film de ce soir, ils ont voulu rendre hommage à la jeunesse parisienne décimée le 13 novembre 2015 au Bataclan.Un attentat sert de départ et de cadre au film, mais n’en constitue pas le sujet.Observer les efforts des survivants pour s’inventer un présent et un avenir: voilà ce qui intéresse le réalisateur.

Dans le 1er tiers du film, il prend le temps d’installer ses personnages dans un quotidien qu’il nourrit d’infinis détails à la manière de Patrick Modiano dont il est un grand lecteur ou du cinéaste Eric Rohmer.Le film a été tourné dans le XIIème arrondissement de Paris, près du bois de Vincennes, un Paris post-attentats.Des plans sur les espaces verts, sur les trajets à vélo traduisent une certaine harmonie.

Puis le cours des choses vole en éclats et M.Hers va dès lors étudier le parcours personnel de ses personnages, notamment de David, jeune homme de 24ans, insouciant, légèrement immature, qui va devoir se glisser au rang d’adulte.Il est interprété de manière magistrale par Vincent Lacoste, très convaincant dans son 1er grand rôle dramatique.La jeune Amanda, dont la silhouette poupine tranche avec une étonnante maturité, est jouée par Isaure Multrier, ce sont ses 1ers pas au cinéma.(Pour la petite histoire, elle est la fille de la productrice de Koh-Lanta, de Fort-Boyard: Alexia Laroche-Joubert.D’autres figures féminines , Stacy Martin qui a le rôle d’une étudiante, Greta Scacchi, celui de la mère lointaine, viennent aérer le récit.

Beaucoup de plans rapprochés sur les visages nous permettent de lire la trajectoire de chaque personnage.Tous les comédiens ont apprécié leur réalisateur qui dirige assez peu, mais qui sait créer une atmosphère pour qu’ils se sentent à l’aise.

Découvrons-les dans ce film qui sait rester lumineux , optimiste malgré l’injustice de la vie.

Denise Brunet.

Les Confins du monde, de Guillaume Nicloux

Le traditionnel récit chronologique du parcours du réalisateur me semble plutôt inapproprié pour cerner qui est Guillaume Nicloux, artiste assez insaisissable, je vais donc essayer de le décrire rapidement en piochant quelques fragments dans sa biographie :

  • c’est un homme de lettres : il a commencé par le théâtre, il a publié une dizaine de romans, des nouvelles, des articles
  • au cinéma, c’est un expérimentateur et un touche à tout : il a commencé par réaliser des films écrits selon le principe de l’écriture automatique, il a ensuite réalisé des films noirs (par exemple le Concile de Pierreavec Monica Bellucci et Deneuve en 1991), mais aussi un docu-fiction avec Michel Houellebecq,  une adaptation de La religieusede Diderot en partie tournée dans la région, des séries 
  • Il se caractérise aussi par ses amitiés avec quelques acteurs qui ne passent pas inaperçus : Houellebecq, Darroussin, Depardieu, et plus récemment Gaspard Ulliel, avec qui il vient de réaliser sa 1èremini-série pour Arte, intitulée Il était une seconde fois ; avant une autre série qui sera adaptée d’un roman de Houellebecq encore. 

Le film de ce soir s’inscrit dans un contexte historique bien défini mais que le cinéma français a délaissé depuis longtemps déjà : à savoir les prémisses de la guerre d’Indochine. Car si la guerre du Viet-Nam est très présente dans le cinéma américain, il n’en est pas de même pour la guerre d’Indochine dans le cinéma français. On retrouve bien des points communs avec le film de Schoendorfer, La 317 ème section, que Nicloux mentionne volontiers comme référence, toutefois, la guerre n’est pas le sujet central : Nicloux montre ici les forces colonialistes françaises, mais c’est le cadre d’un film de vengeance plutôt que d’un film de guerre. Le personnage central, interprété par Gaspard Ulliel, est en effet le seul survivant d’un massacre dans lequel il a perdu son frère, et semble lui-même revenu d’entre les morts. La guerre n’est d’ailleurs pas traitée de manière réaliste. 

Le film ravive les images d’une jungle humide, étouffante et mortifère dont le modèle est bien sûr Apocalypse Now. Comme l’indique le titre, ce cadre est associé à un très fort sentiment d’étrangeté accentué par les brumes, l’invisibilité de l’ennemi, les fumeries d’opium. Un parcours plus sensoriel que sensuel, car le corps n’est pas à la fête dans ce contexte poisseux. Le personnage principal est tiraillé entre des pulsions contraires incarnées par les différents personnages qu’il va rencontrer : la voie de la vengeance, la voie de l’amour, la voie de la spiritualité (paradoxalement transmise par un personnage interprété par Gérard Depardieu). 

En ce qui concerne la construction, le film est composé à la manière d’un journal : il juxtapose des séquences assez indépendantes et datées, s’écartant ainsi d’une progression strictement linéaire. 

Pour la musique, Nicloux a fait appel a Shannon Wright, une jeune auteure-compositrice-interprète de folk-rock américaine, qui compose ici sa 1èreBO de film. Mais on entendra aussi quelques chansons françaises des années 30 ou 40 et surtout, Nicloux a composé tout un univers sonore aussi important pour lui que le cadre visuel, dans lequel la pplace des sons et du silence est soigneusement définie. 

Un film envoûtant et hypnotique, comme un cauchemar halluciné qui mêle trivialité, violence et sublime. Je ne vous garantis pas une nuit paisible après ce film, mais vous souhaite une bonne soirée en attendant !

Les Veuves, Steve Mac Queen

Les Veuves, Steve Mac Queen

Steve Mac Queen, de son vrai nom Steven Rodney Mac Queen, est né en 1969 à Londres, où il a également fait des études d’art (il a passé 4 mois dans une école de cinéma et a détesté cette expérience). Car c’est d’abord un artiste, dont les 1ers courts métrages sont visibles dans les musées, comme celui qui s’intitule Bearet qui montre de façon presque abstraite les corps de 2 lutteurs dont l’un est interprété par l’artiste lui-même. Entre ce 1erfilm expérimental tourné en 1 journée en 1993 et Les Veuves, film de genre, aux allures de blockbuster, l’écart peut sembler énorme, pourtant ce film a sa place dans la trajectoire du réalisateur. 

Après toute une série de courts métrages expérimentaux, il a tourné 3 longs métrages qui ont tous marqué l’histoire du cinéma. En 2003, c’est Hunger, dans lequel Mickael Fassbender joue le rôle de Bobby Sands, le célèbre prisonnier de l’IRA qui meurt dans une prison suite à sa grève de la faim ; un film impossible à oublier, aussi bien pour le jeu de l’acteur principal que pour ce long plan séquence où Bobby Sand dialogue avec un aumônier. En 2001, il engage de nouveau Fassbender pour interpréter un autre rôle dérangeant, celui d’un drogué du sexe dans Shame. Puis en 2013, c’est le grand succès public et critique de 12 years a slave. Ces 3 films construisent une œuvre originale et forte, non dénuée  d’une certaine radicalité. 

Le film de ce soir peut paraître moins personnel que les précédents, dans la mesure où il s’agit de l’adaptation d’une mini série britannique du début des années 80. Pourtant on comprend pourquoi le réalisateur a choisi de s’en emparer car il dit dans une interview : « Je me rappelle précisément le moment où je suis tombé la première fois sur la série télé de Lynda La Plante, Les Veuves. J’avais 13 ans, j’étais chez mes parents, à plat ventre sur le tapis du salon, la tête appuyée sur mes mains ; ma façon à moi de regarder la télévision à l’époque. L’émission m’a immédiatement transporté dans l’univers du crime, où les gens les plus vulnérables et sous-estimés étaient des femmes. Jugées incapables, seule leur apparence comptait. Cependant, elles étaient si déterminées à prendre leur destin en main qu’elles parvenaient à affronter l’adversité et à trouver en elles des forces insoupçonnées. À cette période de ma vie, je me sentais très proche de ce qu’elles enduraient car j’avais le sentiment qu’on portait le même regard sur moi. Les adversaires de ces veuves les considéraient comme étant incapables d’accomplir quoi que ce soit; malgré tout, elles s’en sortaient. Cela m’a profondément marqué. »

Pour le scénario, il a fait appel une scénariste, Gillian Flynn (Gone Girl) et il  a situé l’action de nos jours à Chicago, la ville d’Al Capone, ville associée selon lui à la corruption et à la criminalité mais aussi à la diversité et la mixité. Changement de lieu et d’époque qui lui permet d’aborder les questions politiques, sociales, raciales qui le préoccupent, notamment par le biais de la diversité d’origines des personnages. Diversité d’origine des actrices  et acteurs également, avec l’afro-américaine Viola Davis dans le rôle principal, la latino-américaine Michelle Rodriguez, l’australienne Elisabeth Debicki, l’irlandais Colin Farrell ou encore le mexicain Manuel Garcia-Rufo. Vous reconnaîtrez également au passage Robert Duvall ou Liam Neeson, qui interprète le mari blanc d’une femme noire, ce qui n’est toujours pas anodin, même pour un film de 2018. 

Un film de braquage, donc, mais aussi un film social, politique et comme le titre l’indique, il s’agit également d’un film sur le deuil. 

Danièle Mauffrey