Archives mensuelles : décembre 2018

Soirées 7ème art… pour commencer 2019!

Toute l’équipe de Toiles Emoi et de Cinéfestival vous a concocté un début d’année… épicé!… avec des braqueuses… viriles, un jeune homme… maternel, des aventures en Indochine, une leçon de cinéma sur famille… pas ordinaire… et pour clôturer le tout: une surprise qui se savourera le 31 janvier!

Très belle année 2019 à tous!

2019 Year Joy Season Celebration New Year

 

Soirée 7° Art 2018-2019 JANV

 

Les chatouilles, Andrea Bescond et Eric Métayer

LES CHATOUILLES – Andréa BESCOND – 13 décembre 1018

Andréa BESCOND est née en Bretagne en 1979. A 3 ans, c’est une petite fille très remuante et sa mère pense que des cours de danse seraient bons pour canaliser cette énergie. L’école de danse refuse de l’inscrire, elle n’a pas l’âge réglementaire de 5 ans. Mais la mère insiste,  et finalement, elle commence  à 3 ans la discipline qui sera sa passion, et sa sauvegarde

Andréa a 9 ans. La famille quitte la campagne et s’installe dans le midi,  en ville, dans un quartier pavillonnaire.  La vie sociale s’élargit, les familles  du quartier se fréquentent, les enfants jouent ensemble. Quand les parents sortent le soir, c’est  un ami,  membre du groupe,  lui-même père de famille, qui se propose pour garder la nuit les enfants avec les siens. Tout le monde l’aime, il est très sympathique et les parents l’admirent pour sa  réussite professionnelle. Il est charmé par Andréa, jolie petite fille  blonde aux yeux bleus et tout le monde trouve son intérêt envers elle tout naturel puisque lui n’a que des garçons. Personne  ne pense que 85 % des viols des moins de 15 ans sont commis par l’entourage immédiat.

Les parents ne comprennent pas pourquoi Andréa devient fermée,  ombrageuse, difficile, elle essaie quelque fois de parler mais ils ne l’entendent pas. La danse est son refuge. A 12 ans elle intègre une école professionnelle  de danse et quitte donc sa famille.  Elle enferme son douloureux vécu dans un coin de son cerveau, verrouillé,  dans une totale amnésie, pour survivre.

Plus tard, elle entre au Conservatoire de danse  à Paris. Par la suite, elle excelle dans toutes les danses, classiques, modernes,  africaines, hip hop. Parallèlement, elle s’étourdit dans des conduites à risques, rencontres, alcools, drogues…C’est  la danse la maintient à flot dans le quotidien.

Elle apprend par hasard que l’ami de ses parents  est grand père de deux petites filles, c’est le déclic, tout lui revient en mémoire comme un boomerang. Elle va  immédiatement porter plainte sans aucune préparation psychologique. D’autres victimes se font connaître. La comparution devant la cour d’assises est une épreuve terrible. L’agresseur est condamné à 10 ans de prison (dont il ne fera que 6, pour « bonne conduite », ces deux mots sont  terribles pour les victimes).

La condamnation n’apaise pas Andréa. Elle  continue à sombrer. Elle « a fait le job », mais elle se sent toujours coupable. Elle se souvient maintenant de tout et notamment  d’une nuit où   elle a murmuré   « non » très faiblement à son agresseur,  et qu’il a continué en disant benoitement :  «  je croyais te faire plaisir, j’aurais arrêté si tu me l’avais demandé ».

Elle joue des petits rôles au cinéma et au théâtre.  Et  c’est alors qu’elle danse dans la comédie musicale « Rabbi Jacob » en 2008 qu’elle rencontre Eric Métayer, acteur et metteur en scène, homme très généreux et attentif. Ils tombent amoureux, elle prend confiance en elle, elle lâche les drogues et l’alcool. Ils ont 2 enfants, Juno et Anton, et elle commence une thérapie.

Puissamment aidée par son compagnon, elle décide de se libérer de ses traumatismes, non plus en les racontant à un thérapeute, mais en les dansant. Ils créent  le spectacle « Les Chatouilles ou la danse de la colère ». Elle y est une boule d’énergie, de rage, de muscles, obtient un très  vif succès au théâtre du Petit Montparnasse, puis en tournée, et elle reçoit  le Molière 2016  Seule en Scène.

Eric et Andréa décident alors d’adapter le spectacle au cinéma, et  le film est présenté à Cannes dans la sélection « Un certain regard ».

Lors de ses interviews, Andréa parle de la sidération,  de la honte, du  sentiment de culpabilité qui contraignent  au silence les victimes, que les familles se refusent à entendre. Elle raconte que les enfants violés gardent une attitude de victimes et portent ensuite une sorte d’étiquette virtuelle  « je ne dis pas non » qui les expose ensuite à toutes les agressions.

Elle milite   activement pour que soit allongé  le délai de  prescription  pour porter plainte, et retardé l’âge de validité du consentement sexuel du mineur, que certains députés et sénateurs voudraient ramener à 13 ans. Cela  me rappelle le  scandale des ballets roses, en 1959, impliquant le  président de l’Assemblée Nationale André Le Troquer,  73 ans. Il osera  déclarer pour sa défense que les petites mineures de 14 ans n’étaient pas violées mais consentantes, car «  elles avaient la majorité dans le vice ». Et, « pour ne pas accabler  un vieil homme mutilé à la 1èreguerre mondiale et résistant à la 2ème »  les juges l’avaient condamné à un an de prison …avec sursis….

Cyrille Mairesse joue Odette (Andréa enfant) et Andréa Odette adulte. Clovis Cornillac  est  un père trop doux qui  ne peut envisager  le pire, mais se montre bouleversant quand il prend conscience  et demande pardon. Pierre Deladonchamps réussit à être à la fois glaçant et mielleux. Quant à la mère, Karine Viard,  elle ne peut se résoudre au scandale,  que vont  penser les gens, et l’on peut imaginer  qu’elle-même supporte un lourd passé dont elle n’a pas cherché réparation.

Le thème est lourd mais le film est d’une légèreté singulière, pudique, avec d’étonnantes trouvailles de mises en scène, et c’est l’histoire vraie d’une très belle  résilience.

Marion Magnard

Leave no trace, Debra Granik

« Sans laisser de trace » est le titre donné par les Québécois au film de la réalisatrice américaine  Debra Granik. Il s’agit de son 3ème long métrage : le premier, «  Down  to the bone » lui a valu le prix du meilleur réalisateur au festival de Sundance en 2004. Le deuxième : « Winter’s bone » l’a vraiment fait connaître puisqu’il a été nommé aux Oscars en 2010, pour le meilleur film, le meilleur scénario, la meilleure actrice : Jennifer Lawrence.

Dans le film de ce soir, Debra Granik  plonge à nouveau au cœur de l’Amérique profonde. Elle continue à explorer les existences vécues  en marge  de la société, en marge des normes conventionnelles.

Ce sont 2 productrices : Linda Reisman et Anne Harrison qui ont proposé à Debra ainsi qu’à sa collaboratrice : Anne Rossellini d’adapter le roman de Peter Rock : L’Abandon publié en 2009.

Ce roman est tiré d’un fait divers: au début des années 2000, une fille et son père, ancien  vétéran du Vietnam, avaient été découverts par des joggeurs puis par les autorités alors qu’ils se cachaient depuis 4 ans dans un parc naturel bordant une banlieue.

Cette histoire intéresse la cinéaste, c’est l’occasion pour elle « de montrer que les habitants de notre pays  ne sont  pas tous des Donald Trump . Voilà une idée reçue que je voulais balayer »

Le film a été tourné dans les zones rurales isolées  de l’Orégon et de l’état de Washington  à l’ouest des Etats-Unis. Debra Granik témoigne d’un sens plastique dans l’utilisation des paysages de l’Oregon, de cette forêt qui borde la ville de Portland.

La 1ère partie  du film  met en scène les 2 acteurs : Ben Foster et  Thomasin McKenzie, qui sont plutôt en mode survie, dans un environnement naturel.

Ben Foster , qu’on avait vu dans Comancheria (le film qui retraçait le parcours de 2 frères braqueurs, traqués par des Rangers) a coutume de s’immerger dans la documentation avant de jouer un rôle, et ce travail en profondeur a retenu l’attention  de la réalisatrice. Thomasin McKenzie , jeune actrice néo-zélandaise de 18 ans, a plu d’emblée à Debra G. car , dit-elle « elle n’avait aucun mal à retrouver une certaine innocence et elle n’avait pas, comme les jeunes filles de son âge les yeux rivés  sur les réseaux sociaux » . Une très belle scène montre Thomasin , appelée Tom dans le film, avec un essaim d’abeilles sur ses mains sans combinaison de protection. Elle fait voir à son père , avec lequel elle vit  une relation fusionnelle, comment elle a appris  aux abeilles à s’habituer à sa présence.

Pour les détails de la vie  quotidienne  dans les bois, la réalisatrice a dû demander de l’aide , ignorant tout de ce milieu. Elle a fait appel au Dr Nicole Apelian, une originaire de  Portland, qui lui a enseigné  la survie dans la nature et  le bien-être au naturel. Dr N.Apelian , équipée seulement d’un couteau, a survécu 57 jours dans la nature.

Dans la 2ème partie du film, Debra G. filme une urbanisation  qui prend de l’ampleur, le peu de verdure qui reste se trouve en décoration sur les murs ou sur l’écran d’un ordinateur. On va voir cette famille atypique rechercher un endroit  pour vivre différemment. Debra fait dire à un personnage « ce n’est pas un crime d’être sans abri »

Mais le temps est venu pour la jeune fille de choisir entre l’amour filial et un  monde qui l’appelle, un monde tout nouveau pour elle .

Je terminerai en vous citant à nouveau les propos de la  cinéaste : « Le fait de ne pas avoir de sexe ou de violence dans un film américain est parfois vu comme non conventionnel. Mais dans l’Amérique des deshérités beaucoup vivent avec des questions beaucoup plus fondamentales : où vivre ? par exemple ».

Denise Brunet