Archives mensuelles : novembre 2018

Amin

 

Avant la projection , présentation de l’association: »Cent pour un toit » par Chantal Boute, Nicole Phillips, Colette Dallex.

Le film de ce soir se distingue de nombreux films portant sur le même sujet , par le fait qu’il met l’accent sur les relations  familiales et sentimentales de ces travailleurs de l’ombre séparés de leur pays, de leur famille. Amin raconte l’histoire d’un travailleur sénégalais, un homme déraciné, pour qui la France se résume  au travail pénible dans le bâtiment et au foyer des travailleurs immigrés.

On n’entendra pas de plainte, de morale pesante, de dialogues ronflants. Dans un style épuré, tout en délicatesse, Philippe Faucon, le réalisateur, donne une visibilité et donc une humanité à ces hommes dont la vie de devoir et de labeur est vécue en marge de la société française. Philippe Faucon est né en 1958 à Oujda au Maroc; après des études de lettres à Aix-en-Provence, il se tourne vers le cinéma en privilégiant l’art du  portrait. Il a réalisé 12 longs métrages. Parmi les plus récents , on retiendra  » Samia », » Fatima », qui lui a valu le César du meilleur film en 2016.

Il ajoute un nouveau visage à sa fresque de l’immigration, du déracinement, de l’isolement: celui d’Amin; sa douceur, sa timidité contrastent avec sa robuste carrure. Il est incarné par Mustapha Mbengue qui a commencé sa carrière cinématographique au Sénégal, dans le film de Bernard Giraudeau « Caprices d’un fleuve ». Pour lui, le cinéma est un moyen de faire passer des messages de paix, de fraternité. Son épouse est interprétée par Marème Diaye. Amin va croiser la solitude d’Emmanuelle Devos. Par contre, les seconds rôles  sont tous joués par des comédiens non professionnels.

Le film se veut ni social, ni militant. On remarquera toutefois la dénonciation  de la soumission au patronat, des trafics de papiers, de la montée religieuse  en Afrique, du poids des coutumes.

Il a été tourné en partie au Sénégal, et cet éclairage sur l’Afrique est d’autant plus intéressant qu’il est plutôt rare, et en partie  à Lyon, Villeurbanne, Tassin-la -Demi-Lune en octobre 2017.

Une image ouvre et clôt le film : celle  du mouvement perpétuel d’un engin de chantier qui déplace et démolit: le symbole est discret mais il n’est pas anodin.

Denise Brunet

Sofia, Meryem Benm’ Marek

 

Sofia, de Meryem Benm’ Marek

 

Meryem Benm’Marek est une jeune réalisatrice marocaine, née en 1985 à Rabat. Elle est fille de diplomate et elle vit en Europe depuis l’âge de 6 ans, en France et en Belgique, où elle a également fait ses études.

Son film illustre l’article 490 du code pénal marocain  qui est le suivant : « Sont punies de l’emprisonnement d’un mois à un an, toutes personnes de sexe différent qui, n’étant pas unies par les liens du mariage, ont entre elles des relations sexuelles. » L’origine du film remonte à une histoire racontée à la réalisatrice par sa mère. Lorsqu’elle était elle-même adolescente, ses parents avaient recueilli une jeune fille qui avait dû se marier très vite en découvrant qu’elle était enceinte au moment d’accoucher, suite à un déni de grossesse. Il s’agit bien d’un film qui aborde la question de la condition féminine mais, dans sa note d’intention, la réalisatrice affirme qu’à travers ce sujet elle veut montrer le fonctionnement de la société marocaine actuelle sous tous ses aspects.

Pour parvenir à ce but, elle met en place des personnages qui représentent différentes facettes de la société marocaine : Sofia donc, mais aussi sa cousine Lena et le père de l’enfant, Omar, appartiennent à 3 milieux sociaux différents, certains étant plus tournés vers la tradition, d’autres, vers un Maroc plus moderne et occidentalisé. Le film est situé à Casablanca, capitale économique du Maroc et ville où la fracture sociale est peut-être la plus visible.  Parmi les personnages, on remarque qu’il y en a un dont on parle beaucoup mais qui reste toujours hors champ, il s’agit de Jean-Luc, l’oncle de Sofia, le Français qui est la clé de la progression sociale de toute la famille car il a l’argent et le pouvoir.

Le film se caractérise par la sobriété de la mise en scène, la réalisatrice cite comme modèle des cinéastes comme Ashgar Faradi ou Christian Mungiu. Il commence comme un thriller familial dont l’enjeu serait de savoir qui est le père de l’enfant, mais il dévie très vite vers l’étude sociologique en montrant la pression exercée par la société qui rejette cette naissance hors mariage.

Le film a été présenté à Cannes dans la catégorie « Un certain regard » et il a reçu le prix du meilleur scénario.

Danièle Mauffrey

 

 

 

 

 

Burning, Lee Chang-Dong

BURNING, de LEE CHANG-DONG – 8 novembre 2018

 

LEE Chang-dong est né en Corée du Sud le 1eravril 1954. Préparant son diplôme de littérature, il prend part  en 1980 aux manifestations étudiantes contre le régime de dictature militaire de la « 5èmeRépublique » présidée  par le général Chun Doo-hwan.

Diplômé,  il enseigne la littérature aux lycéens, écrit et met en scène des pièces de théâtre. En 1983, il se lance dans l’écriture de romans, tous dans un registre plutôt polémique.

En 1993, le cinéaste Park Kwang Su   lui propose d’écrire les scénarios de deux de ses films. L’expérience le séduit, il lui semble que la littérature l’emprisonne alors que le cinéma lui offre la lumière, les couleurs, le son, le mouvement,  l’occasion de sortir d’un chemin tout tracé…et il passe derrière la caméra.

En 1997, son premier film « Green Fish », est une critique de la société sud-coréenne, disloquée entre une croissance exponentielle et un régime de travail inhumain. Et « Green Fish » comme ses films suivants « Pippermint Candy » et « Oasis » sont  très bien accueillis dans les festivals internationaux.

En 2002, il est nommé ministre de la Culture mais il démissionne en 2004, se sentant trop étranger à ce monde politique.

En 2005, Thierry Frémaux l’invite à l’Institut Lumière, et en 2009 il est membre du jury à Cannes sous la présidence d’Isabelle Huppert, jury qui avait attribué la palme d’or  au « Ruban Blanc » de Haneke.

En 2018, il fait partie de la sélection officielle à Cannes avec BURNING que vous allez découvrir ce soir,et il  est très déçu de n’obtenir aucun prix alors que beaucoup le voyait remporter la palme d’Or…

BURNING est l’adaptation d’une nouvelle du Japonais Haruki MURAKAMI, « Les Granges Brûlées », qui est à la fois un thriller poètique et psychologique, et un drame très rationnel.

LEE Chang-dong en fait un film policier vibrant et intense, et aussi un brûlot social.

La plupart des indices du thriller sont révélés au grand jour sans  que le spectateur s’en rende forcément compte. Rêverie, fantasme, trompe l’œil s’insinuent partout dans le film.

Vous serez sûrement  sensible à la grâce du mime de l’orange, comme à la danse dans le jardin de Jongsu sur une musique de Miles Davis, celle de « Ascenseur pour l’échafaud » de Louis Malle.

Burning est aussi une attaque de la  « société libérale avancée », avec une rage existentielle et sociale qui rappelle William Faulkner, un des écrivains favoris de LEE Chang-dong.

Et la puissance de la scène finale éclairera soudain  votre vision du film.

Marion Magnard

 

Girl, Lucas Dhont

Girl,Lucas Dhont

Lucas Dhont est un très jeune réalisateur puisqu’il n’a que 26 ans. Il est belge et vit à Gand, où il a fait ses études à l’école des beaux-arts. Alors qu’il n’avait que 20 ans, il a réalisé un documentaire intitulé « Skin of glass », où l’on voit des enfants séparés de leurs parents et qui tentent de communiquer  avec eux par des lettres que l’on entend en voix-off. Un documentaire qui révèle déjà toute la sensibilité du réalisateur.

Le réalisateur décrit ainsi comment est née l’idée du film, en 2014 : «J’avais lu un article dans un journal flamand, contant l’étrange destin d’une jeune fille voulant devenir ballerine dans un corps de garçon. Cela m’a rappelé mon enfance. Quand j’étais gamin, mon père voulait que je sois boy-scout. Il nous emmenait, mon frère et moi, tous les quinze jours jouer avec d’autres enfants dans la boue ou faire du camping. Je détestais ça. Mes copains jugeaient bizarre ma part de féminité. Je préférais le théâtre et la danse… À cette époque-là, je trouvais difficile d’afficher mes goûts. C’était tabou.»

Par la suite, une des étapes les plus difficiles dans la réalisation du film a été celle du casting, qui a duré plus d’un an, pendant lequel le réalisateur a auditionné en vain plus de 500 candidats (garçons, filles et transgenre).  En désespoir de cause, l’équipe décide de faire passer les castings dans une école de danse. «C’est lors d’une de ces auditions de groupe que j’ai vu entrer un jeune homme, à l’aspect très angélique. Il donnait l’impression de transcender le genre. Quand il a commencé à danser, j’ai su que c’était lui.»À 15 ans, le jeune Victor Polster est fascinant. Comme son personnage, il a dû apprendre en 3 mois à danser sur les pointes, exercice réservé aux filles dans la danse classique ; il a également travaillé avec un orthophoniste pour placer sa voix dans les aigus. Son interprétation de Lara, à la fois introvertie et déterminée, lui a valu le 1erprix à Cannes dans la catégorie « Un certain regard ». Pourtant, Victor Polster continue à privilégier son parcours de danseur actuellement.

La relation de Lara avec sa famille est très originale dans le cinéma a double titre : d’une part parce que le père de Lara est un père bouleversant de compréhension et de tendresse, à l’opposé de ces pères soucieux de virilité que l’on a pu voir dans des films comme Billy Elliotpar exemple. D’autre part parce que la mère est absente, pour une raison indéterminée, sans que cela soit la source d’un dysfonctionnement majeur. En effet, le réalisateur voulait que ce soit Lara qui tienne la place de la femme dans la famille.

Sur un tel sujet, Lucas Dhont aurait pu faire un film de type « Dossiers de l ‘écran », montrant le combat d’une personne contre les préjugés, contre sa famille, contre l’institution, pour affirmer sa différence. Or le réalisateur déplace ces enjeux en montrant que le changement de sexe est admis par le père de Lara, et même par l’école de danse. Lara ne se bat pas contre l’extérieur, mais contre elle-même, contre ses représentations du genre, contre son corps, contre l’incompatibilité entre le désir de devenir femme et celui de devenir danseuse. Il s’agit donc d’un film très intime et non d’un film emblématique d’un « cas » social.

Pour terminer, je tiens à signaler que la musique du film est due à un jeune compositeur, Valentin Hadjadj, qui a été formé au CNSM de Lyon. C’est lui qui avait déjà composé la musique du film d’animation Avril et le monde truqué.

Je vous laisse en compagnie de cette pléiade de jeunes talents et vous souhaite une bonne soirée.

Danièle Mauffrey