Archives mensuelles : août 2018

Una questione privata, Vittorio et Paolo Taviani

UNA QUESTIONE PRIVATA –  Frères TAVIANI  – 23 août 2018 –

Vittorio et Paolo TAVIANI sont nés en Toscane  respectivement  en 1929 et  en  1931. Ils ont donc  vécu   la montée  du fascisme,  la deuxième guerre mondiale et les dérives qui ont suivi, et ils en resteront durablement marqués.

Les deux frères  suivent  des cours d’Art à l’Université de Pise. Et leur vocation de cinéastes  s’impose à eux lorsqu’ils découvrent les films de Roberto ROSSELINI, qui correspondent totalement à leur sensibilité. Plus tard ils seront influencés par leurs contemporains  PASOLINI et Jean-Luc  GODARD. Ils font d’abord des essais au théâtre, dans la ligne de Bertold Brecht, puis  tournent des documentaires sur des évènements  politiques. Et depuis 1957, les deux frères produisent en symbiose  « une des œuvres les plus clairvoyantes du cinéma italien », où se mêlent de façon très personnelle l’histoire, l’analyse psychologique et le lyrisme.  Je citerai parmi leurs films les plus connus « César doit mourir »,« Good morning Babylonia », « Kaos », « la nuit de San Lorenzo », et bien sûr « Padre Padrone » leur palme d’or 1977. A Cannes, interrogés sur leur répartition du travail, ils ont malicieusement répondu qu’ils étaient « comme le café au lait, on ne peut dire où finit le café et où commence le lait ».

Je me suis inquiétée   du sort du 3èmefrère, Franco, né en 1941, comment  se positionner après deux frères aussi soudés et connus ? Il a débuté  comme assistant de ses aînés, puis a décidé de faire cavalier seul et vous serez soulagés d’apprendre qu’il réalise  une active et belle carrière au théâtre et au cinéma.

Après la Nuit de San Lorenzo, en 1988, Vittorio et Paolo s’étaient dit que c’était la dernière fois que leurs films parleraient du fascisme, mais ils ont déclaré ensuite que du fait de sa renaissance « sous de nouvelles formes portées par le Web, comme on peut le voir aux USA ou en Hongrie », il était nécessaire de continuer à en parler.

Le 15 avril dernier, Paolo pleurait la mort de Vittorio. Et c’est donc seul qu’il a dû présenter à la Presse Française leur dernier film, « Una questione privata », adaptation du roman éponyme de Beppe FENOGLIO .  Bien sûr, les journalistes lui ont demandé s‘il continuerait à tourner  sans son frère. « Je ressens un vide énorme, mais je  vais continuer ce que nous avions entrepris. Manuel de Oliveira a travaillé jusqu’à 106 ans et je n’en ai encore que 86… ». A un autre journaliste qui croyait voir dans le film un message d’espoir en la démocratie adressé aux jeunes, Paolo a botté en touche en citant Pasolini : « les messages, c’est pour les postiers, pas pour les cinéastes ». Et à  la question « comment adapte-t’ on un roman », Paolo TAVIANI a plaisanté : « en le trahissant ». Il a ensuite ajouté en substance «  il y avait deux absolus : la passion amoureuse et la lutte à mort entre partisans et fascistes, avec une structure narratrice classique du triangle amoureux. Pour nous,  chercher l’originalité aurait été  une ineptie . On a copié le roman  en essayant  de le raconter différemment. Et nous avons voulu que notre film sur la résistance soit en même temps un film contemporain ».

Pour le casting, Luca MARINELLI qui joue Milton, s’était imposé « par sa grande capacité à sortir de lui-même ». Quant à Valentina BELLE, qui interprète Fulvia, l’ actrice avait déjà joué pour eux dans les Contes Italiens et les avait subjugués  par une seule réplique, mais vibrante,  qu’elle prononçait … juste avant de rendre l’âme. Et Lorenzo RICHELMY avait su d’emblée conférer une grande vérité à son personnage de Giorgio. Le plus difficile avait été de trouver l’acteur pour le rôle du fasciste qui joue du jazz dans la montagne et qui devait incarner à lui seul  toute l’horreur de la guerre.

Et vous verrez un cinquième personnage, le brouillard, omniprésent et multiforme, tantôt protecteur tentôt menaçant. « Et nous n’aurions pas pu faire jouer au brouillard ce double rôle sans l’aide des techniques digitales que je  décrie parfois  » a précisé Paolo. En effet, au cours de son interview il a déclaré que quand il voyait ses petits enfants courbés sur leurs tablettes, il pensait que « quand on entre dans la vie c’est plutôt le ciel qu’il faut regarder »…

Mais  vous remarquerez  que le film, le dernier des deux frères,  mêle orchestre symphonique et musique électronique…

Marion Magnard

 

Plaire, aimer et courir vite, Christophe Honoré

Plaire, aimer et courir vite, Christophe Honoré

Christophe Honoré est un artiste dont les talents s’exercent dans des domaines très différents puisqu’il est à la fois :

  • écrivain (il a publié une vingtaine de livres pour enfants, une ½ douzaine de romans )
  • dramaturge et metteur en scène de théâtre et d’opéra (plusieurs spectacles montés à l’opéra de Lyon)
  • scénariste (pour ses films mais aussi ceux des autres, par ex Les deux amis de Louis Garel)
  • chroniqueur pour différentes revues dont les Cahiers du Cinéma (il a écrit en 1998 un article polémique intitulé « Triste moralité du cinéma français » dans tendance du cinéma français » critiquant le cinéma de « qualité française »)

Au cinéma, il est connu pour ses adaptations d’œuvres littéraires (La belle personne, les métamorphoses, Les malheurs de Sophie) mais surtout pour avoir fait revivre la comédie musicale avec Les chansons d’amour puis Les bien-aimés, avec la complicité d’Alex Beaupain. On retrouve dans Plaire, aimer et courir vite le même alliage de gravité et de légèreté que dans celles-ci, mais sans le passage par la chanson.

Ce film n’est pas autobiographique, mais très personnel, en effet Christophe Honoré est né en 1970 et a voulu rendre compte de sa jeunesse dans les années 90, une époque où le SIDA infusait les rapports amoureux et qui a marqué fortement sa génération, à tel point qu’il a fallu attendre plus de 20 ans pour l’extérioriser. “Peu à peu, je me rends compte qu’un cinéaste fait toujours, bon gré mal gré, le portrait de sa génération. La mienne a commencé sa vie amoureuse et sexuelle dans un contexte qui était celui de la terreur du sida. Il me semble qu’elle ne s’en est jamais vraiment remise.”

C’est une histoire d’amour qui est moins de l’ordre du coup de foudre que de l’échange artistique. A la fois un 1eramour et un dernier amour. Le réalisateur a voulu aussi montrer qu’à cette époque, le sentiment amoureux se construisait dans un rapport au temps différent, en raison des modes de communication plus lents (courrier, coup de téléphone passé d’une cabine…). Il a également refusé les scènes d’aveu, qu’il s’agisse de l’aveu de l’homosexualité ou de la maladie, car il garde le souvenir d’une époque où on ne disait pas frontalement ces choses, où l’on passait toujours par le détour.

Le réalisateur nous replonge dans les années 90 à travers des extraits de films, des couleurs mais surtout des musiques : tubes anglophones comme celui de Massive attack qui ouvre le film, mais aussi chansons francophones qui expriment ce que les personnages ressentent : « Les gens qui doutent » d’Anne Sylvestre.

Dans les 2 rôles principaux : Pierre Deladonchamps, remarqué dans L’Inconnu du lac, et plus récemment dansNos années folles de Téchiné ainsi que Vincent Lacoste, acteur très recherché depuis Les beaux gosses et Hippocrate, mais aussiPodalydès dans un rôle assez étonnant

Woman at war

Nous allons partir ce soir au pays de la glace et du feu….l’Islande bien-sûr.Le film a été tourné en été pour profiter au maximum des paysages.Outre la nature magnifiquement filmée,nous allons également mieux connaître la vie des habitants, leurs rites , leur culture.Nous savons déjà que les Islandais sont très attachés à leur environnement.

A 49 ans, le réalisateur islandais  Benedikt Erlingsson, nous propose son second long métrage après« Des chevaux et des hommes  » sorti en 2014.Il a coécrit »Woman at war« avec son frère.Comme dans son 1er film, la fantaisie est omniprésente.Il a l’art de traiter avec légèreté et humour les sujets sensibles, ancrés dans l’actualité.

II invente ici un nouveau style de cinéma militant: il nous fait rire ou sourire avant de nous faire réfléchir.Interrogé sur son film, il évoque-* d’une part ses inquiétudes personnelles sur l’avenir de la Terre, et de son pays en particulier   *et d’autre part son admiration sans bornes pour les femmes islandaises, femmes fortes dans un environnement difficile.

Je vous laisserai le soin de lire au générique le nom de sa principale interprète, étant bien incapable de le prononcer…Dans le film, il lui a donné le nom de Halla, c’est celui d’un bandit célèbre en Islande, il survécut plus de 20 ans en se  cachant dans les Hautes Terres islandaises au xvIIème siècle..Le rôle  d’Halla dessine un magnifique portrait de femme, d’une femme en guerre, comme le dit le titre.Sa façon de combattre peut paraître invraisemblable, dérisoire, mais c’est drôle, et sa détermination  a quelque chose de stimulant.

La 1ère scène donne le ton .Celle qui pourrait être la voisine de tout le monde, prend des allures  de soldat frondeur quand elle part en mission. Halla mène une double vie; en plus une histoire personnelle vient transcender son combat : défendre l’environnement , la nature de son pays.Elle a une soeur jumelle avec qui on la confond forcément car elle est interprétée par la même actrice.D’autres personnages hauts  en couleur gravitent autour d’elles deux. Benedikt Erlingsson prétend que les Islandais éprouvent beaucoup de difficultés à montrer leurs émotions , « ce qui laisse , dit-il, beaucoup d’espace aux réalisateurs ».

Nous remarquerons un procédé original de mise en scène: il place dans son décor un groupe de musiciens et un choeur de chanteuses ukrainiennes( nous comprendrons ce clin d’oeil à l’Ukraine…): tous apparaissent au beau milieu d’une scène: est-ce pour insuffler  courage et inspiration à l’héroïne ? Est-ce pour rythmer le film ? A chacun sa réponse.La fin du film fait référence à la chanson de Bob Dylan »The times they are a-changing ».

Les critiques ont peine à ranger « Woman at war » dans une catégorie: pour certains c’est une fable philosophique qui interroge notre conscience, pour d’autres c’est avant tout un film féministe et drôle, d’autres encore le qualifient de farce écologiste….En tout cas cette manière très joueuse de faire du cinéma n’en est pas moins réfléchie.

On comprend qu’Erlingsson ait enthousiasmé la Croisette: son film a obtenu le prix du meilleur scénario au dernier festival de Cannes, le prix du public de La Semaine de la Critique, ;parmi les autres récompenses, on citera le Rail D’Or, prix du public remis par une centaine de cheminots cinéphiles, et Le Coup de Coeur cinécole , prix décerné par des enseignants.

Bonne soirée à tous.

Denise Brunet.