Archives mensuelles : juillet 2018

The cakemaker de Ofir Raul Graizer

The cakemaker de Ofir Raul Graizer

Réalisateur et vidéaste israélien, Ofir Raul Graizer a d’abord travaillé dans la gastronomie, avant d’étudier le cinéma. THE CAKEMAKER est son premier long métrage.

Courant juin dans cette même salle je vous présentais le film isralien Foxtrot de Samuel Maoz dont l’action se déroulait dans un poste de contrôle de l’armée israélienne. Ce soir, point d’armée, point de guerre, point de violence mais une histoire d’amour entre 2 hommes. Thomas, un jeune pâtissier allemand, a une liaison avec Oren, un homme marié, israélien qui voyage régulièrement à Berlin pour affaires. Suite à sa mort, Thomas se plonge dans la vie d’Anat, la veuve de Oren, qui tient un petit café. Il commence alors à travailler pour elle.

Inspiré de la vie même du réalisateur, c’est un film sur le deuil à double titre :

  • tout d’abord sur le fait de faire le deuil d’une personne qui vous à menti toute sa vie

  • mais aussi sur l’impossibilité de faire son deuil de l’être aimé car la relation est restée secrète.

Le réalisateur dit qu’il a grandi dans une société militante et machiste, tout en vivant son homosexualité grâce à beaucoup d’imagination. Il a toujours voulu briser ces règles, et en même temps il est tiraillé par une envie de revenir à des valeurs traditionnelles tout en sachant que c’est impossible. Ce qui l’intéresse c’est la dualité, le conflit entre les valeurs.

Je vous livre sa vision concernant la transmission :

« J’apprécie particulièrement l’importance des traditions, tant qu’elles restent personnelles et physiques. Quand il s’agit de religion, de famille, de mariage et de société, les traditions doivent être cassées, rejetées. Quand il s’agit de nourriture, de pâtisserie et même d’art, je me sens beaucoup plus proche des traditions que des pratiques modernes. J’adore le cinéma classique, l’architecture classique et la cuisine traditionnelle, bien davantage que ce qui est contemporain. Lorsqu’on apprécie l’ancien et le traditionnel, il faut aussi être conscient des contextes historiques et politiques de l’époque. Quand il s’agit de nourriture, de pain et de gâteaux, il y a un autre aspect, celui de la famille, du désir et de la nostalgie. »

Un petit mot sur la structure du film

Les deux mondes au travers des deux villes Berlin et Jerusalem sont très différents en même temps très semblables. Le Berlin chaud et romantique devient froid et mélancolique, et la Jérusalem froide et mélancolique devient vivante et sonore, puis cela s’inverse à nouveau. La perspective de l’histoire change et modifie alors le point de vue des personnages.

TIM KALKHOF (Thomas)

Acteur allemand de 31 ans, il est surtout connue pour ses rôles dans des séries télévisées. Il a été choisi parmi plus de 100 comédiens, le réalisateur chercher quelqu’un qui soit capable de jouer ce qu’il avait lui même ressenti dans sa propre expérience.

SARAH ADLER (Anat)

Actrice franco-israélienne, elle est connue pour ses rôles dans LES MEDUSES d’Etgar Keret et Shira Geffen (Caméra d’or 2007), AVANIM de Raphael Nadjari (2005), NOTRE MUSIQUE de Jean-Luc Godard (2004) et MARIE-ANTOINETTE de Sofia Coppola (2006). Plus récemment, elle a travaillé à deux reprises avec Amos Gitaï, dans ANA ARABIA (2014) et TSILI (2015), ainsi qu’avec Katia Lewkowicz, TIENS-TOI DROITE (2014) et POURQUOI TU PLEURES ? (2011). Nous l’avons vu également le mois dernier dans le fameux FOXTROT

Trois visages, de Jafar Panahi

 

TROIS VISAGES – Jafar PANAHI- 19 juillet 2018

L’histoire du cinéma iranien est  très longue et très  mouvementée.

Très longue car elle commence en 1900 quand le shah Mozaffardin s’ennuie en cure à Contrexeville.  Pour le distraire, ses courtisans lui font découvrir la nouvelle invention,  le cinématographe, et c’est le coup de foudre. Le shah décide dès lors de créer l’industrie cinématographique iranienne. I l fait  acheter du matériel, et  envoie des techniciens  se former auprès des opérateurs Lumière.

Le cinéma est d’abord réservé aux nantis, mais  très vite des films sont tournés ou importés en Iran, des salles sont construites, d’abord seulement pour les hommes puis d’autres pour les femmes  qui ne les fréquenteront  pas. Alors les cinémas deviennent mixtes, mais avec  des entrées et des parties de salle séparées  pour hommes et femmes, et des gardes pour refouler « les femmes lascives et les garçons dépravés ». Encore actuellement des  fonctionnaires surveillent que les spectateurs gardent « un comportement  islamiste ».

C‘est d’abord  un cinéma populaire, des mélodrames avec chants, danses, bagarres et le bien qui finit par triompher, mais dès les années 50, Ghaffari, assistant d’Henri Langlois à la Cinémathèque, développe un cinéma plus recherché.  Et dans les années 60-70 arrive «  Motefavet »,  la nouvelle vague iranienne, qui implique un nouveau style « réaliste et réfléchi ».

En 1979, avec la révolution islamique,  le cinéma devient un instrument idéologique, alors que foisonnent des réalisateurs comme Kiarostami, les Makhmalbaf père et fille, Ghobadi, Farhadi, bien d’autres, avec des films novateurs, poétiques, ironiques et sensibles qui remportent  de nombreux prix  dans tous les festivals. Et parallèlement, leurs projections sont interdites en Iran et les réalisateurs assignés à résidence ou contraints à l’exil.

Quant à Jafar PANAHI,il  est né à Téhéran en 1960. Il étudie le Cinéma et la Télévision   à l’Université, puis  il réalise des téléfilms. En 1994 KIAROSTAMI  l’embauche  comme assistant pour le tournage de « Au travers des   oliviers » . Kiarostami restera son modèle, et certaines images des « Trois visages » vous en rappelleront certainement  d’autres du « goût de la cerise »,  la palme d’or de Kiarostami en 1997.

C’est  d’ailleurs Kiarostami qui sera le scénariste  des trois premiers films de PANAHI « le ballon Blanc », «  le Cercle »,  « Sang et Or ». Puis PANAHI réalisera   le très charmant « Hors jeu » qui raconte comment des jeunes filles fans de foot contournent  l’interdiction d’assister aux matchs. Mais ces films évoquent  les inégalités et l’absence de liberté. Aussi  en 2010 PANAHI est  emprisonné puis assigné à résidence avec interdiction de filmer. Mais  en 2015 il tourne clandestinement  dans un taxi, le très émouvant « Taxi-Téhéran » filmé avec les toutes petites caméras que sa fille lui envoie de France, film  que vous avez vu ici même…

Le film « les trois visages » a  été tourné avec un scénario qui sert de leurre, présenté   sous un prête nom à la censure,   et un deuxième réalisé  en cachette, loin des villes et des autoroutes, aux fins fonds d’un village montagnard,   avec deux voitures et une très petite équipe.

PANAHI,  ses trois actrices jouent leur propre rôle, ainsi que les villageois. Et les actrices sont les  symboles d’une même émancipation, aux trois âges de la vie. Mais vous ne verrez que la silhouette de la plus âgée, et malgré le titre, pas son visage.

Pour protéger ses collaborateurs et ses acteurs dans ses premiers films, PANAHI n’inscrivait pas leurs noms dans ses génériques, mais pour ce film, ils ont tous demandé à y figurer, malgré les risques. C’est  à l’actrice Behnaz JAFARI qu’a été remis  à Cannes le prix du scénario décerné au réalisateur, dans une  émouvante  standing ovation.

Et elle a raconté  qu’une nuit de travail,  des policiers, sûrement sur dénonciation,  sont venus demander le permis de tournage. PANAHI, dissimulé dans une des deux voitures, a remis le permis leurre à Behnaz qui l’a porté très mal à l’aise aux policiers. Mais  les policiers ont reconnu la belle actrice de leurs séries télévisées et  ont laissé tomber leur contrôle.

Le Gouvernement ne peut ignorer l’existence de tous ces films et leur circulation sous le manteau dans tout  le pays  et c’est ,  nous dit le réalisateur,   « la démonstration de  toute la schizophrénie  d’un peuple,  qui aspire à la liberté culturelle mais qui laisse au pouvoir des censeurs religieux rigoristes ».

Marion Magnard

Razzia

Après « Les chevaux de Dieu » et « Much loved » sorti il y a 3ans, Nabil Ayouch met à nouveau en scène le Maroc.

Razzia se déroule à 2 époques et dans 2 lieux différents: la 1ère partie se situe au début des années 80 dans les montagnes de l’ Atlas, ce qui nous vaut de superbes images, et la 2ème en 2015 dans Casablanca, cette ville-monde, selon Ayouch ;il a décidé de s’y installer  à l’âge de 30ans, bien qu’il n’ait pas vraiment de point d’ancrage à Casablanca.Il est né à Paris, d’une mère tunisienne , juive ,et d’un père marocain, de confession musulmane.Il a grandi à Sarcelles, a fréquenté l’école laîque.

Il situe son film après les printemps arabes.Nous allons suivre le destin de 5 personnages, tous différents, mais qui ont en commun un même désir de liberté symbolisé par le poème berbère qui ouvre le film. »Les personnages existent , dit Ayouch, ils sont inspirés par des gens que j’ai rencontrés, ils se débattent avec leurs rêves, leurs frustrations, et essaient d’exister au sein d’une société qui les étouffe ».Le réalisateur filme  les visages en gros plan, regardant intensément chaque personnage, afin de montrer toutes les tensions de cette société marocaine, sans pour autant être accusateur.Il fait le constat suivant: ce qui s’est passé dans les années 80 dans l’école des montagnes, se répète maintenant dans les maisons.Les maris, les pères dictent le comportement juste.

Les remparts de l’intolérance, Nabil Ayouch les a vus se dresser quand une véritable haine à son égard a accueilli son film « Much loved », film sur la prostitution  à Marrakec.Son actrice principale Loubna Abibar a été agressée en plein Casablanca, elle a d’ailleurs quitté le Maroc depuis.Et c’est à ce moment-là qu’Ayouch a compris qu’une censure populaire avait pris le relais d’une censure politique.

Razzia n’a pas reçu de soutien financier du Centre du cinéma marocain, toutefois les autorités  n’ont pas gêné le tournage.Par contre , le réalisateur raconte qu’il a été confronté à plusieurs incidents: des seconds rôles qui font défaut au dernier moment, des syndics d’immeubles qui refusent l’accès à l’équipe de tournage, des décors qui tombent à la dernière minute…..ce qui fait dire au réalisateur  » je sens le soufre ».

Contrairement  à « Much Loved » qui avait  été interdit au Maroc, Razzia a pu être présenté au public en février et le film a remporté un vif succès.C’est la raison pour laquelle le réalisateur reste assez confiant dans la capacité de résistance d’une partie  du peuple marocain face à la dérive autoritaire en cours dans le royaume.

Certes il faut beaucoup de courage, de détermination, à l’image du personnage joué par Maryam Touzani , ancienne journaliste, scénariste: elle a écrit Razzia avec son compagnon : Nabil Ayouch ,et pour la 1ère fois elle est actrice dans ce film.

Le réalisateur est considéré comme une figure de proue du Maroc progressiste.Il croit sincèrement que la fiction peut aider à changer le monde.On peut rapprocher son combat pour les libertés de celui de la romancière franco-marocaine Leïla Slimani, combat qu’elle exprime clairement dans son livre « Le diable est dans les détails ».En 2016, elle a obtenu le prix Goncourt, non pour ce roman mais pour « Chanson douce ».

On peut comprendre la Razzia du titre comme étant celle que les islamistes établissent sur le pays  en envahissant tous les secteurs .Nabil Ayouch signe avec ce film une mise en garde universelle  contre l’in tolérance qui ne gagne pas que son pays…et traduit sa volonté d’inciter son pays  à la résistance.

Denise Brunet