Archives mensuelles : mars 2018

L’Insulte, de Ziad Doueiri.


 

Le réalisateur libanais Ziad DOUEIRI est né à Kinshasa en 1963, dans une famille musulmane libérale. Le père est vendeur de produits agricoles et la mère avocate militante de la cause palestinienne. Il a 4 ans lorsque la famille revient à Beyrouth. En 1975 éclate la guerre civile qui durera jusqu’en 1990 et tous ses remous resteront gravés dans le disque dur cérébral de l’enfant ainsi que l’évènement suivant, moins grave mais significatif : Son père rapporte de Bulgarie un projecteur et un film bulgare. Bien sûr les enfants ne comprennent rien mais le père le passe en boucle en coupant le son et en inventant chaque jour de nouvelles histoires sur les images. Puis ce sera la projection de films américains piratés.

Ziad est tout entier tendu vers l’occident. Tandis que ses amis écoutent les chants d’Oum Kalsoum, il préfère les Pink Floyd. A 18 ans il supplie ses parents de lui payer un aller simple aux USA pour faire des études de cinéma. Et par l’intermédiaire d’une productrice, il rencontre Quentin Tarentino et il travaillera avec lui  Réservoir Dogs , puis  Pulp Fiction  et  Jackie Brown.

En 1998 il retourne au Liban avec un passeport américain et tourne son premier film « West Beyrouth » chronique de la vie d’un ado pendant la guerre, puis « Lila a dit ça » et la série « Le Baron Noir » pour Canal +. Avec L’attentat commencent les ennuis. C’est l’histoire d’un chirurgien israelien d’origine palestinienne, très intégré, dont la femme sans que rien ne le laisse prévoir, se fait exploser dans un restaurant de Tel Aviv. Ce film qui pose les questions sans manichéisme amène Doueiri devant les tribunaux pour « collaboration avec l’ennemi israelien » . Il est relâché grâce à son passeport américain.

Et Ziad Doueiri récidive avec L’Insulte, dans ce film il n’y a pas de bons et de méchants. Certes, il y a eu Sabra et Chatila, mais il y a eu aussi  le massacre de Damour qui s’est passé à 20 km de sa maison. Il ose exposer toutes les blessures, avec son humour particulier et aussi avec un immense espoir d’une réconciliation …

Il a écrit le scénario avec sa femme Joëlle Touma pendant leur procédure d’un divorce tout à fait consensuel et le film a été sélectionné pour la Mostra de Venise, où l’acteur Kamel El Basha   a obtenu le prix d’interprétation masculine pour son rôle de chef de travaux réfugié palestinien.

Rentrant tout heureux de son succès vénitien, Doueiri a été complètement surpris d’être arrêté à son retour, et de se retrouver devant les tribunaux libanais, qui ne se sont heureusement pas donné le ridicule d’interdire au Liban un film couronné à la Mostra et nominé aux Oscar comme meilleur film en langue étrangère…

Je gage que vous aller aimer  L’Insulte  qui a été le coup de cœur du Festival d’Arras.

 

La Douleur d’Emmanuel Finkiel

Emmanuel Finkiel, dont le nom ne nous est pas très familier, est un réalisateur âgé de 57 ans.En 2000, il a reçu le César du meilleur  1er film pour « Voyages », puis il a réalisé « Je Suis » en 2012, en 2014 « Je ne suis pas un salaud » sorti en 2016, et plusieurs documentaires  pour lesquels il a été récompensé.

Dans le film de ce soir, il nous plonge dans le Paris trouble de l’Occupation allemande en 1944 et recrée l’atmosphère inquiète de la Libération.Cette période vue et revue sur grand écran l’intéresse à titre personnel: toute sa vie, son père a attendu ses parents et son frère morts à Auschwitz en sachant qu’ils ne reviendraient pas.

Pour décrire ces années d’incertitude et de danger E.Finkiel a choisi d’adapter 2 textes écrits par Marguerite Duras: le 1er s’intitule « La Douleur », récit de l’attente du retour de son mari Robert Antelme, figure majeure de la Résistance: il a  été arrêté, déporté à Buchenwald puis à Dachau;

le second texte a pour titre »Monsieur X » appelé ici Pierre Rabier, c’est un agent français  de la Gestapo.Le scénario combine ces 2 textes.

Marguerite Duras  appartenait elle aussi à une organisation  de résistance dirigée par Morland, nom de résistant de François Mitterrand, incarné par Grégoire Leprince-Ringuet.

40 ans  plus tard, elle retrouve dans ses armoires ces récits autobiographiques issus de son« journal de guerre », textes  qu’elle dit avoir oubliés  et ne pas avoir réécrits pour la publication en 1985.On croit savoir cependant qu’elle les a retouchés.

Au début du film , le réalisateur rappelle l’exhumation de ces récits et l’engagement de vérité de M.Duras.Cette citation   veut nous indiquer qu’E.Finkiel va dire par le cinéma  ce que l’écrivaine a consigné.Toutefois , l’écriture de Duras ne se prête pas aux raccourcis cinématographiques.Bertrand Poirot- Delpech écrit dans le Monde en 1985 au moment de la publication »je suis frappé par la violence glacée de ces textes ».Certaines scènes  décrites ne sont pas » filmables » selon le réalisateur, il propose donc une adaptation aussi fidèle que libre.

Respectueux de la littérature, de l’équilibre entre les faits et la fiction élaborée par M.Duras,il fait dialoguer passé et présent en dédoublant le personnage de Marguerite.A 40 années d’intervalle l’écrivaine observe la femme , Duras  regarde Mme Antelme, son courage,ses doutes,ses jeux dangereux avec les les hommes incarnés par Benjamin Biolay et Benoît Magimel.

L’interprétation  de Mélanie Thierry, saluée par toute la critique, restitue les ambiguïtés d’une femme  qui oscille entre douleur et culpabilité.Elle n’a pas cherché à imiter les  grandes interprètes de la romancière à l’écran: Emmanuelle Riva  dans » Hiroshima  mon amour » ou Delphine Seyrig dans  » India Song », car à l’époque Mme Antelme n’avait pas encore trouvé son nom d’écrivain, elle n’avait publié qu’un seul livre passé inaperçu.Mélanie Thierry ne s’est donc pas dit »il faut que  je joue Marguerite Duras ».Elle a souhaité traduire avec sensibilité les émotions de cette femme, faisant alterner les phases d’espoir, de doutes, de vacillement intérieur.

Emmanuel Finkiel sait  nous faire découvrir  cette époque d’abord par les sens: il fixe  le regard de son héroïne, s’enroule autour d’elle, de sa nuque , de ses cheveux pour explorer  l’intériorité de sa souffrance.Le directeur de la photographie a fait un travail remarquable sur la lumière et le flou.

Je vous  laisse en compagnie de ce film qui  concilie l’image et la voix off c’est-à- dire  le cinéma et la littérature.Nous retiendrons les mots de M.Duras, la mise en scène d’E.Finkiel,et l’interprétation magistrale de Mélanie Thierry.

Denise Brunet. (22mars 2018)

 

Wonder wheel, de Woody Allen

Wonder wheel, De Woody Allen.

Woody Allen est actuellement en pleine tourmente, cependant ce que je sais sur lui ne m’empêchera pas de considérer La rose pourpre du Caire, Manhattan ou encore Match Point, comme de très grands films. De même, ce que je sais sur Polanski ne m’empêche pas d’admirer Tess ou Le bal des vampires ; de même, certains écrits de Céline ne m’empêcheront pas de considérer Voyage au bout de la nuit comme un chef-d’œuvre.

Toutefois, il est d’autant plus difficile de dissocier le film de ce soir de la vie privée du réalisateur, que le sujet du film porte encore une fois sur l’amour et la trahison, et qu’il s’agit d’une d’un drame familial entre un homme, interprété par Justin Timberlake, sa maîtresse d’âge mûr, Kate Winslet, qui étouffe dans son mariage avec un opérateur de manège, et la belle-fille de celle-ci, de retour auprès de son père alors qu’elle est poursuivie par des gangster. On peut souligner l’interprétation très remarquée de Kate Winslet, qui est ici aux antipodes du grand rôle qui a marqué sa carrière dans Titanic. Elle interprète une ex comédienne ratée qui mise tout sur sa liaison avec Mickey et qui impressionne par sa vulnérabilité et son état proche de la folie.

Wonder wheel est un terme qui désigne la grande roue, plus précisément dans le film celle du parc d’attraction de Cosney Island, à New York, dans les années 50. Pour son 47ème film, le réalisateur revient donc dans sa ville, et plus précisément dans un lieu qu’il a connu enfant et qui l’a toujours fasciné. Le décor du film a été conçu de manière à nous montrer que les personnages sont totalement plongés dans le parc d’attraction et qu’ils ne peuvent y échapper, dans un appartement qui comporte énormément de fenêtres et nous fait voir très souvent la grande roue en arrière-plan. Pour camper le décor, Woody Allen a travaillé avec un studio d’effets spéciaux, qui, grâce à l’infographie, a permis de reconstituer la plage de Coney Island dans les années 50. Le lieu pourrait sembler pimpant et coloré mais le narrateur explique d’emblée en voix over qu’il a déjà perdu de son éclat.

Mais le réalisateur a aussi fait appel, pour le travail de la lumière, au chef opérateur avec qui il avait déjà travaillé sur son précédent film, Vittorio Storaro. Vous pourrez donc être particulièrement attentifs à une des idées de ce chef opérateur, qui consiste à associer chacun des 2 principaux personnages féminins à une palette de couleurs différentes : Ginny, le personnage joué par Kate Winslet est associée aux tons chauds alors que sa belle-fille Carolina est associée à une gamme de bleu clair. Quant au personnage masculin, partagé entre les 2, il reflète la palette de couleur du personnage dont il est proche à tel ou tel moment.

Le titre du film renvoie donc au lieu où est située l’action, et à un décor à la fois fascinant et futile, une sorte de mirage. Mais il s’agit surtout d’une métaphore, celle du cercle vicieux dont on ne peut pas sortir, celle de la roue de la fortune, avec ses hauts et ses bas.

Danièle Mauffrey