Archives mensuelles : novembre 2017

« Une famille syrienne » de Philippe Van Leeuw – dans le cadre du Festival des Solidarités – 23 novembre 2017 –

Le film de ce soir est un cri d’alerte. Philippe Van Leeuw, le réalisateur, a voulu mettre des images sur ces personnes qui subissent la guerre au jour le jour. Rester ou partir ? Et partir pour aller où ? voilà leur dilemme quotidien. Le cinéaste espère, qu’après avoir vu le film, nous nous interrogerons davantage sur nos préjugés vis-à-vis des réfugiés. Nous comprendrons mieux ce qu’ont fui ces gens. Le souhait, clairement exprimé par le réalisateur, est que cela nous conduise vers une plus grande solidarité à leur égard.

Philippe Van Leeuw, d’origine belge, est surtout connu au cinéma comme directeur de la photographie. A 63 ans, c’est seulement son second long métrage après « Dieu est parti en voyage » sorti en 2009 : il mettait en scène les derniers jours d’une femme tutsi lors du génocide de 1994.

Ici, il retrace une journée « ordinaire » dans une Syrie en pleine guerre civile depuis 2011. (Pour des raisons évidentes, le film a été tourné à Beyrouth.) Il écarte toute considération politique pour adopter un parti intimiste et humain. Il nous place au cœur de la guerre mais ne nous montre quasiment aucune image de guerre. Toutefois elle est bien présente de façon sonore : bruit des hélicoptères, des tirs de kalachnikovs, des explosions, etc … Si la guerre est dehors, hors-champ, ses conséquences pèsent de manière bien réelle sur ces 8 personnes qui vivent retranchées dans quelques dizaines de m². A l’origine, le titre du film était « Reclus de Syrie ».

Pour faire ressentir l’oppression de la guerre et l’impuissance des victimes, Philippe Van Leeuw a eu recours au huis clos, à une approche théâtrale : unité de lieu : un appartement, unité de temps : 24h, unité d’action : il nous montre l’équilibre fragile du quotidien ; il peut être détruit à la minute prochaine, mais il est maintenu.

On remarquera la prestation de Hiam Abbas : elle était l’héroïne du film « Les Citronniers », elle a également tenu le rôle de l’épouse de Depardieu dans « Aime ton père ». Elle joue ici une femme forte ; Oum Yazan.                                                                                                                                  Juliette Navis, qu’on a vu dans « Hippocrate » joue le rôle d’une immigrée venue d’Asie du Sud, elle est la bonne.                                                                                                                                          On découvre une actrice libanaise, Diamond Bou Abboud, qui, par de simples jeux de regards, sait donner à certains passages une intensité dramatique.                                                                  Les autres acteurs sont essentiellement syriens.
Ce film bouleversant se révèle un hommage aux femmes, à leur courage, à leur lutte pour la survie malgré la peur qui les ronge. Il a reçu le prix du public à Berlin dans la catégorie « Panorama », le prix du meilleur scénario au festival de Pékin et plusieurs prix : celui de la mise en scène, de la meilleure actrice du public au festival d’Angoulême.                                                        Il est temps de le découvrir, je vous souhaite une bonne projection.                                                     Denise Brunet

« Le Jeune Karl Marx « de Raoul Peck – jeudi 16 novembre 2017

Petit rappel : Certains adhérents avaient indiqué, dans les réponses aux questionnaires, qu’ils étaient volontaires pour présenter quelques films, qu’ils se fassent connaître, nous les attendons !

Le film de ce soir a été tourné en Allemagne de l’Est par Raoul Peck : haïtien de naissance, congolais de jeunesse, berlinois de formation ; c’est vraiment un cinéaste international. Agé de 63 ans, il a été ministre de la culture d’Haïti de 1996 à 1997 et depuis 2010, lorsqu’il ne tourne pas, il est Président de la Femis, la grande école de cinéma parisienne. Auteur du récent film « I am not your negro » consacré à la lutte des Noirs américains pour leurs droits civiques, c’est un cinéaste engagé ; il dit être venu au cinéma par le politique. Il se refuse toutefois à faire un cinéma militant, à en faire un objet de propagande.

Par le film qu’il nous propose, il a voulu remettre en évidence « la modernité du discours marxiste ». Pour lui, les constats d’hier résonnent avec les réalités d’aujourd’hui.

Raoul Peck et son coscénariste Pascal Bonitzer abordent Karl Marx par l’angle que l’on connaît le moins de lui : celui de la jeunesse.                                                                                                      On a tous en mémoire le portrait d’un vieux sage à grande barbe blanche, au visage grave ; le mérite du réalisateur est de rappeler que l’auteur du « Capital » fut d’abord un jeune homme rieur, à l’énergie débordante, mu par la colère contre l’ordre social très inégalitaire qu’il observait alors de manière concrète.

Le scénario, resserré dans le temps, suit 4 années de la vie du philosophe de 1844 à 1848 ; il avait entre 25 et 30 ans. Ce choix témoigne de la volonté de rendre à la pensée de Marx la vivacité de la jeunesse, mais aussi du poids que l’histoire du XXIème siècle continue de faire peser sur cette pensée. C’est une période de la vie de Marx où il en train de se transformer ; à ce moment-là il n’est plus un théoricien utopiste mais il devient l’économiste matérialiste et le leader politique. Cette bascule se fait grâce à la rencontre avec un autre auteur engagé de son âge : Friedriech Engels. Les deux hommes sont complémentaires et de leur complémentarité émerge le modèle de pensée qui est aujourd’hui la base de toutes les grandes révolutions sociales. Le film s’articule autour de discussions entre Marx et Engels, et aussi avec les femmes de leur vie ; elles prendront une place importante dans leurs luttes.

Les deux théoriciens, indignés par le sort réservé aux ouvriers dans une Europe en pleine révolution industrielle au milieu du XIXème siècle, vont apprendre à faire entendre leurs voix pour transformer le monde. Eux qui sont nés dans le confort de la bourgeoisie, prennent le risque de tout mettre en doute. Mais ils ne se contentent pas de critiquer, ils s’engagent dans l’action au prix de l’exil, de la précarité, d’une vie conjugale compliquée. En 4 ans, dans le contexte social de l’époque, ils parviennent à acquérir une influence idéologique dans toute l’Europe. Entre parties d’échecs endiablées, débats passionnés, nuits d’ivresse, ils rédigent ce qui deviendra la bible des révoltes ouvrières en Europe « le Manifeste du Parti Communiste » publié en 1848.

La fougue de ces penseurs idéalistes est particulièrement bien interprétée par des acteurs allemands, peu connus cependant : August Diehl (qu’on a vu dans le film de Q.Tarentino « Inglourious basterds » joue le rôle de Marx, et Stefan Konarske celui de Engels. L’épouse de Marx est jouée par Vicky Krieps et la compagne d’Engels par Hannah Steele. Olivier Gourmet campe un autre théoricien avec une vision plus libertaire : Proudhon.

Pour terminer, je souhaitais vous indiquer que Raoul Peck est resté au plus près de la réalité de l’Histoire. Ce souci du détail historique se retrouve dans les éléments de décor, dans les costumes, dans l’alimentation etc … La restitution de cette vérité est partie intégrante de la démarche du réalisateur.

Bonne projection !

Denise Brunet

Jeanne Labrune à Ambérieu.

Après la projection de son film, Le Chemin, Jeanne Labrune a longuement répondu aux questions des spectateurs ambarrois dans un dialogue riche et nourri. Un moment d’échange très apprécié sur les conditions de tournage, le Cambodge, l’amour et la mort…

Un grand merci à elle pour sa fidélité à Ambérieu!

 

 

Barbara, de Mathieu Amalric

 

Barbara de Mathieu Amalric

 

A l’origine, le projet qui a donné naissance au film de ce soir n’est pas un projet de Mathieu Amalric. C’est Pierre Léon, cinéaste ami d’Amalric, qui souhaitait tourner un film sur la chanteuse avec Jeanne Balibar. Mais ne parvenant pas à le mener à bien, il a proposé à Mathieu Amalric de le reprendre.

Amalric a d’abord lu le projet en se disant que c’était un film à ne pas faire, en raison de 2 réticences principales : la notion de biopic et celle de film d’époque. L’élément déterminant qui a néanmoins conduit Amalric à le mener, c’est l’idée de faire incarner Barbara par Jeanne Balibar.

Le premier problème qui s’est posé a été celui de la voix, le réalisateur ne pouvant envisager de mettre la voix de Barbara sur le jeu de l’actrice pendant toute la durée du film, ni de faire entendre au spectateur uniquement la voix de l’actrice. C’est alors que la productrice, Martine Marignac, lui a suggéré le dispositif du film dans le film. Cela permet au réalisateur de travailler davantage du côté du dédoublement, du reflet, de l’incarnation. Amalric joue donc le rôle d’un réalisateur, Yves Zand, qui réalise un biopic de la chanteuse Barbara incarnée par une actrice nommée Brigitte. La structure du film entretient une confusion permanente entre le biopic de Zand et le film en train de se faire. Les effets de dédoublements se retrouvent également dans l’utilisation des archives sonores et visuelles qui se confondent avec les prises de vue et de son pour le film.

Amalric parvient ainsi à se démarquer du biopic formaté, généralement centré sur la révélation d’un secret du personnage ; on remarquera que le réalisateur n’insiste pas sur les failles du personnage : l’inceste, la période de l’occupation… il laisse les chansons parler pour cela. Pas de récit linéaire ni chronologique non plus ; le réalisateur s’est appuyé sur un livre de Jacques Tournier, Barbara ou les Parenthèses et un documentaire de Gérard Vergez où l’on voit Barbara en tournée en train de lire, de tricoter, de divaguer ; Amalric manifeste ainsi sa volonté de tourner autour d’un personnage absent plutôt que de chercher à le cerner, l’enfermer, l’expliquer.

Au final, on peut dire que ce film est habité, hanté par Barbara. Je vous souhaite d’y retrouver quelque chose de Barbara qui vous a touché, car je suis sûre que si vous êtes là ce soir, c’est pour que la magie du cinéma puisse faire résonner en vous une petite cantate ou un aigle noir.

Danièle Mauffrey