Archives mensuelles : février 2017

Baccalauréat, de Christian Mungiu

Baccalauréat, de Christian Mungiu.

Les hasards de notre programmation ont parfois de drôles d’échos avec l’actualité, c’est le cas aujourd’hui encore où le peuple roumain en colère fait la une de l’actualité européenne.

Avant de vous présenter le film, j’ai donc envie de vous dire quelques mots sur le contexte dans lequel il a été tourné. Le cinéma roumain est actuellement un des plus vivants d’Europe par le biais d’un mouvement intitulé « la Nouvelle vague roumaine ». Ce n‘est pas un hasard si cette étiquette évoque un mouvement français des années 60, il y a en effet de nombreux points de convergence entre le cinéma français et le cinéma roumain.

D’où vient cette Nouvelle Vague ? A l’époque communiste, comme dans nombre de pays voisins l’industrie cinématographique est nationalisée et tout ce qui concerne le cinéma est mis sous contrôle de l’état : aussi bien la production des films, les studios (il y a en effet des studios importants en Roumanie) que la distribution, l’exploitation. Le réseau de salles est très développé. Une école de cinéma a pour but de former techniquement et idéologiquement les employés et avant de sortir, un film doit passer par différents contrôles. Cela n’empêche pas un certain cinéma de se développer et à la fin des années 80, la fréquentation des salles obscures est 2 fois supérieure à celle de la France. On peut y voir les films nationaux, russes mais aussi quelques autres films autorisés comme ceux du néoréalisme italien, des westerns, ou encore les films d’Alain Delon.

Après la chute de Ceaucescu, on assiste à un effondrement du cinéma dans le pays, et il faudra attendre une dizaine d’années avant d’assister à son réveil. Un réalisateur roumain dit : « nous sommes restés muets pendant 10 ans car nous ne savions pas parler ». Les 1ers films qui seront tournés ensuite seront d’abord des films sur la dictature, mais la force du cinéma roumain c’est justement d’avoir dépassé cette étape et de proposer maintenant des fables sociales qui ont une portée universelle. Aujourd’hui, la production roumaine a atteint un des meilleurs niveaux européens, mais ce qui est paradoxal, c’est qu’elle s’épanouit grâce aux festivals étrangers, notamment le festival de Cannes, et qu’elle est peu connue localement. Il faut dire qu’il ne reste que 82 salles dans tout le pays et seulement 2 dans la capitale, Bucarest , qui compte presque 2 millions d’habitants.

Voici donc les conditions dans lesquelles se développe cette Nouvelle Vague, reconnue en Europe depuis la Palme d’or de Christian Mungiu en 2007 avec le film 4 mois, 3 semaines, 2 jours. Mungiu est âgé aujourd’hui de 48 ans. Il a été formé à l’école de cinéma de Bucarest et il a notamment travaillé avec Tavernier sur le film Capitaine Conan, tourné en Roumanie. Il a signé son 1er long métrage en 2002 et obtenu la Palme d’or dès le 2ème. C’est un cinéaste qui revendique une certaine parenté avec le cinéma de Ken Loach, mais aussi avec le cinéma iranien contemporain. Il choisit de tourner en plans séquences pour créer des moments de réalité qui ressemblent à la vie. Pour la même raison, il refuse de mettre de la musique dans ses films et lorsqu’il choisit ses comédiens il cherche des gens (et non des acteurs) qui ressemblent aux personnages qu’il imagine.

Le sujet du film de ce soir, c’est, selon Mungiu, « une histoire sur les compromis et les principes, sur les décisions et les choix, sur l’individualisme et la solidarité mais aussi sur l’éducation, la famille et sur le vieillissement ». Mais c’est avant tout l’histoire d’un père et de sa fille, d’un parent qui se demande ce qui est le mieux pour son enfant, et c’est en cela qu’il est universel, car quoi de plus universel qu’un homme prêt à accepter des compromissions dans l’intérêt des membres de sa famille ?

Danièle Mauffrey

Le voyage au Groenland, de Sébastien Betbeder

Il y a trois semaines, Denise nous présentait excellemment le très beau film TANNA, que l’on aurait pu sous-titrer « Roméo et Juliette au pays des  Aborigènes ». Ce soir je vous emmène à l’autre bout de la terre, et ce serait plutôt « Les Pieds Nickelés au pays des Esquimaux ».

Ce film est le résultat de rencontres assez fortuites.

En 1975 Sébastien BETBEDER nait à Pau. Il fait les Beaux Arts à Bordeaux, puis réalise des courts métrages remarqués par l’Association pour l’Aide à la Diffusion du Cinéma Indépendant, l’A.C.I.D. Un des membres de l’Association Frédéric DUBREUIL, devient le producteur de Sébastien BETBEDER,

Il se trouve que Frédéric a un frère explorateur, Nicolas, qui voyage dans tout le vaste monde où il se fait partout des amis. En particulier il a lié une belle relation avec deux habitants de KULLORSUAQ, village de 446 habitants dans le grand nord du Groendland, Ole Eliassen et Adam Eskildsen, et il les a invités à venir à Paris, où ils souhaitent « voir des arbres et d’autres animaux que les ours et les phoques ». Mais voila, quand Ole et Adam annoncent leur arrivée, Nicolas n’est pas en France et Frédéric, qui a un emploi du temps surchargé, complètement débordé, appelle au secours son ami Sébastien Betbeder. Et les deux hommes conviennent de demander à Thomas BLANCHARD et Thomas SCIMECA, deux jeunes parisiens intermittents du spectacle, d’accueillir contre rémunérations nos deux inuits (qui ne parlent pas un mot de français) et de leur faire découvrir Paris.

Les deux Thomas qui ont tous deux fait le Conservatoire, joué au theâtre et au cinéma, n’ont pas de contrat pour le moment. Bien entendu, ils ignorent tout du langage inuit. Mais l’aventure les amuse, et ils acceptent la mission. De son côté, Sébastien Betbeder décide de tourner un court métrage sur cette rencontre parisienne qui s’annonce pleine d’imprévus. Ce sera «INUPILUK ». Pendant le tournage les cinq partenaires se lient d’amitié malgré les difficultés de communication. Ole et Adam ravis de leur séjour et d’avoir été filmés, invitent les deux Thomas et Sébastien à Kullorsuaq, pour y tourner un autre film. Et séance tenante, Sébastien réalise à Paris un moyen métrage, « le film que nous tournerons au Groendland ».

Et en 2015, tout le monde se retrouve dans le désert glacé du Grand Nord, pour achever la trilogie groendlandaise par un long métrage. Il sera présenté au Festival de Cannes 2016 dans la programmation de l’ACID (qui existe depuis 1993). Le film reçoit un très bon accueil.

Sébastien Betbeder a écrit un scénario drôle et émouvant, qui s’inscrit dans la vraie vie des Inuits, avec des épisodes très durs. Mais les inuits ont il vraiment d’autres options que de chasser l’ours et le phoque ? Et les deux Thomas, extirpés de la société des bobos parisiens pour vivre cette expérience unique, sont confondants de naturel. Ils jouent comme ils sont dans la vie, un peu cossards, dilettantes, mais aussi sans condescendance, fraternels et amicaux.

Et la musique électronique de Franck Marguin et Geoffrey Montel sait parfaitement nous accompagner dans ces déserts glacés…

Je pense que vous allez garder un très bon souvenir de ce Voyage au Groendland, très chaleureux bien que tourné par moins 35 degrés !