Archives mensuelles : juillet 2015

Loin de la foule déchaînée – Thomas Vinterberg

Loin de la Foule déchainée – Film américain-britannique de Thomas Vinterberg – 1h59 – VOST (anglais)

Loin de la Foule déchainée est une adaptation du roman du même nom de l’écrivain Thomas Hardy, publié en 1874.

L’héroïne en est une jeune femme séduisante héritière d’une exploitation agricole qui lutte pour son indépendance et se heurte à l’hypocrisie de la société victorienne.

Ce monument de la littérature romantique anglaise (au même titre que Raisons et sentiments ou bien les Hauts de Hurlevents) a été déjà adapté plusieurs fois à la télévision comme au théâtre.

Au cinéma, dès 1915, il est transposé par Laurence Trimble dans un film en noir et blanc, avec Florence Turner dans le rôle de l’héroïne.

Mais c’est en 1967 que le cinéaste américain John Schlesinger (auteur de Macadam Cow boy, Marathon Man…) remporte un grand succès tant public que critique pour son film homonyme  interprété par Julie Christie et Terence Stamp.

Deux sociétés de production se sont associées pour aboutir à l’adaptation de 2015 :

> une écossaise DNA Films, dirigée par Andrew MacDonald, le producteur de films tels que Petits meurtres entre amis et  Trainspotting ;

> et une américaine : Fox Searchlight Pictures, filiale de la 21st Century Fox, créée en 1994  pour produire des films d’auteur et importer aux États-Unis des films étrangers.

Fox Searchlight a notamment produit des films tels que Juno, A bord du Darjeeling limitedLittle Miss Sunshine ou encore tout récemment Birdman.

Ces studios ont confié l’écriture du scénario à David Nicholls, un spécialiste de la littérature anglaise, qui avait déjà adapté Thomas Hardy pour la BBC, ainsi que des œuvres de Shakespeare et Dickens.

Pour la réalisation du film, leur choix s’est porté sur Thomas Vinterberg, le réalisateur danois, proche de son compatriote Lars von Trier, avec lequel il a rédigé le célèbre manifeste cinématographique Dogme en 1995.

Thomas Vinterberg, à l’inverse du scénariste, n’avait jamais lu le roman de Thomas Hardy, ni étudié l’œuvre de cet écrivain : il était donc en quelque sorte vierge de toute influence.

C’est l’une des raisons pour lesquels les studios lui ont demandé de réaliser le film, en dehors du fait, bien entendu, qu’il s’agit d’un réalisateur de grand talent, connu notamment pour ses films Festen  film-choc sur l’inceste,  Prix du Jury au festival de Cannes 1998 et La Chasse, Prix d’interprétation masculine pour Madds Mikkelsen et Grand prix du Jury œcuménique au Festival de Cannes en 2012.

Si le choix des studios pour Thomas Vinterberg s’explique ainsi assez aisément, on peut être surpris que le cinéaste ait accepté de tourner ce film  romantique adapté d’une œuvre littéraire, apparemment assez éloigné des critères du Dogme, qui prône le cinéma d’auteur et condamne le film de genre.

Cependant, Thomas Vinterberg assume entièrement ce choix, il estime en particulier « qu’on a besoin de ce genre d’histoires, parce que nous vivons dans une époque très cynique », et d’autre part, il reconnaît avoir pris grand plaisir au travail d’équipe et au confort que procure le travail avec un studio.

Pour le personnage de Bathsheba, signe des temps ? Thomas Vinterberg a choisi une héroïne moins glamour, plus soucieuse de maîtrise que Julie Christie en la personne de l’actrice anglaise Carey Mulligan, vue  notamment en 2011 dans le film qui a véritablement lancé sa carrière : Drive avec Ryan Gosling, et en 2013, dans l’adaptation de Gatsby le Magnifique, aux côtés de Leonardo DiCaprio.

Le plus gros des émois est réservé au trio masculin : Matthias Schoenaerts (BullheadDe rouille et d’os, Quand vient la nuit…) incarne Gabriel Oaks, le berger  fort et vulnérable à la fois. Michael Sheen interprète M. Boldwood, et Tom Sturridge le Sergent Troy.

Vinterberg reste fidèle au Dogme 95 en choisissant de fixer sur la pellicule la campagne du Dorset, dans le sud-ouest de l’Angleterre, et en déplaçant plusieurs scènes cruciales à l’extérieur.

On remarquera la lumière et les couleurs données au film par Charlotte Christensen – déjà directrice de la photographie  dans le film la Chasse qui comporte de magnifiques scènes de forêt.

Certains critiques regrettent que le film lisse certains reliefs de l’œuvre de Thomas Hardy, et que la « foule déchainée », qui donne à l’œuvre son titre, soit finalement peu visible, le film étant plutôt concentré sur le quatuor principal.

Mais c’est ce qui est merveilleux avec une adaptation : cela nous donne l’occasion de nous replonger dans l’œuvre originale (ressortie en poche au mois de mai) et de la confronter avec le point de vue subjectif du cinéaste.

Je terminerai donc en vous précisant qu’une autre célèbre œuvre de Thomas Hardy, Tess d’Urberville, a été adaptée au cinéma par Roman Polanski, et je vous souhaite une bonne projection.

Trois souvenirs de ma jeunesse d’Arnaud DESPLECHIN – 16/07/15

« 3 souvenirs de ma jeunesse », dit le titre du film d’Arnaud DESPLECHIN. Mais à qui appartient cette jeunesse ? à Arnaud DESPLECHIN ou à son personnage principal : Paul DEDALUS ? C’est la 3ème fois que ce personnage apparaît dans l’œuvre du réalisateur : on l’a déjà rencontré en 1996 dans son film : « Comment je me suis disputé… » et il était déjà interprété par Mathieu AMALRIC, professeur de philosophie empêtré dans des histoires sentimentales. Puis, en 2008, Paul DEDALUS est un adolescent très confus dans le film « Un conte de Noël » et nous le retrouvons ce soir, 20 ans après sa 1ère apparition, pour nous raconter 3 périodes de sa vie, de longueurs très inégales. Ainsi de film en film on voit grandir ou rajeunir ce personnage. Son nom est emprunté à une œuvre de James JOYCE et évoque à lui seul un chemin, un dédale… DESPLECHIN avoue avoir copié BERGMAN dont les personnages de films s’appellent toujours un peu pareils. « Avec le même nom, on va inventer une autre histoire à chaque fois », se réjouit-il, et c’est justement sur une question de nom que démarre véritablement le film.

Sonder son identité fait se pencher sur ses souvenirs. Cette difficulté à se définir, à se situer, ce décalage entre ce que l’on paraît être et ce que l’on veut être, ou ce que les autres veulent que l’on soit, ce flottement des identités sont des thèmes récurrents dans l’œuvre de DESPLECHIN. Les questionnements du réalisateur mais aussi son rapport avec les événements marquants du XXème siècle croisent les histoires de son héros Paul DEDALUS.

Il est incarné ici, principalement, par Quentin DOLMAIRE, repéré au  Cours SIMON, célèbre école d’art dramatique. C’est un de ses professeurs qui lui a parlé du casting. De même Lou ROY-LECOLLINET est informée des essais pour le rôle d’Esther, par son professeur de Terminale option théâtre. Elle décide de répondre à l’annonce publiée au moment du casting « Recherche une jeune fille, arrogante, voluptueuse, au franc-parler et à la belle assurance ». Arnaud DESPLECHIN a choisi de travailler avec 2 débutants. Avant de commencer le tournage, l’été dernier, dans sa ville natale : Roubaix, puis à Paris, plus quelques scènes en Biélorussie et au Tadjikistan, il souhaite simplement leur montrer dans quelle direction il veut conduire le film. Et pour cela il leur recommande de voir : « Baisers volés » de TRUFFAUT, « Tess » de POLANSKI, « Breaking the waves » de LARS VON TRIER.

20 ans après avoir favorisé l’éclosion de Mathieu AMALRIC, d’Emmanuelle DEVOS, DESPLECHIN place sous le feu des projecteurs une nouvelle génération d’acteurs. Ces jeunes comédiens sont prometteurs. Ils ont su rendre spontanés  les dialogues très littéraires écrits par DESPLECHIN, qui signe non seulement la réalisation mais aussi le scénario et les dialogues.

Il avoue avoir été un peu déçu que son film ait été retiré au dernier moment de la sélection officielle du festival de Cannes en mai dernier, mais « 3 souvenirs de jeunesse » a ouvert la quinzaine des réalisateurs et a reçu le prix de la Société des Auteurs et Compositeurs dramatiques, société présidée par Bertrand TAVERNIER.

Il nous reste à découvrir ensemble les souvenirs de Paul DEDALUS qui sont sans doute aussi ceux d’Arnaud DESPLECHIN et peut-être les nôtres.
Bonne soirée.