Archives mensuelles : juin 2015

La loi du marché

La loi du marché de Stéphane Brizé.

Hier, c’était le jour de l ‘épreuve du baccalauréat de philosophie. En série ES, les élèves devaient plancher sur « La conscience de l’individu n’est-elle que le reflet de la société à laquelle il appartient ? ».

Le film de ce soir, « la loi du marché » 6ème film de Stéphane Brizé, peut apporter un point de vue sur cette question.

Thierry a 51 ans. Après 20 mois de chômage, il commence un nouveau travail qui le met bientôt face à un dilemme moral : pour garder son emploi, peut-il tout accepter ?

Dans le rôle de Thierry, on retrouve Vincent Lindon qui a reçu le prix d’interprétation à Cannes pour ce rôle il y a quelques semaines.

Ce n’est pas la première fois que l’on voit Vincent Lindon dans un film social ou une comédie sociale :

  • en 1990, il tourne « Gaspard et Robinson » de Tony Gatlif (avec Gérard Darmon ils jouent le rôle de paumés attachants)

  • en 1992, il tourne « La crise » de Coline Serreau (après avoir perdu son boulot et sa femme,

  • en 1997, il tourne « Fred » de Pierre Jolivet (grutier au chômage)

  • en 1999, il tourne « Ma petite entreprise » de Pierre Jolivet (rôle d’un entrepreneur au bord du dépôt de bilan). Sur l’affiche ou pouvait lire «  Dans la vie les emmerdes ça rapproche »

  • en 2009 il tourne « Welcome » de Philippe Lioret (un maître nageur qui va aider un clandestin kurde à traverser la Manche à la nage)

C’est un acteur au jeu intime, émouvant et notamment dans des films de Stéphane Brizé :

  • « Quelques heures de printemps »  : sujet sur le suicide assisté avec Hélène Vincent.

  • « Mademoiselle Chambon » : homme un peu rustre déstabilisé par l’institutrice de son fils avec Sandrine Kiberlain.

Autour de Thierry, Stéphane Brizé a fait le choix d’acteurs non professionnels qui jouent leur propre rôle. Vous pourrez cependant identifier en syndicaliste Xavier Mathieu qui a été dans la vie rélle, le leader de la CGT des ‘Conti’.

Pour renforcer l’expression des vraies émotions, les acteurs découvraient leurs scènes au jour le jour.

Le film a été tourné en Cinémascope : cette technique permet des plans très larges. Une chose assez rare dans le cinéma français :

  • « Ridicule » de Patrice Leconte,

  • « Un air de famille » de Cédric Klapisch,

  • « Les lyonnais » d’Olivier Marchal).

Dans ces plans larges, vous pourrez voir que Thierry est l’élément central mais il n’anime pas la scène. C’est comme si on filmait un boxeur qui reçoit des coups sans s’appesantir sur celui qui les donne.

Vous pourrez remarquer au générique les remerciements pour Patrick Deboosère et non Patrice Deboosère qui a réalisé le court métrage « Lundi CDI » que vous pouvez trouver en ligne, dont pourrait s’être inspiré « La loi du marché ». Une polémique sur le plagiat comme le cinéma sait si bien faire.

N’oubliez pas que vous pouvez retrouver toutes les présentations des films dès la fin de la séance sur le site de notre association www.toiles-emoi.fr Si vous n’avez pas pu venir le jeudi soir, accédez à la présentation pour préparer votre séance pour un autre soir.

Bonne séance

Taxi Téhéran – de Jafar Panahi – Soirée 7ème art du 4 juin

La vision d’un film prend une saveur toute particulière quand on sait qu’il est interdit de diffusion dans le pays où il a été tourné. C’est le cas ce soir avec « Taxi Téhéran ».

Le réalisateur iranien Jafar Panahi, âgé de 54 ans, a passé 86 jours en prison en 2010 pour avoir osé contesté la réélection frauduleuse du président de l’époque : Mahmoud Almadinejad. Puis il a été libéré sous caution : il lui est interdit de parler en public, d’écrire, d’exercer son métier de cinéaste, de voyager à l’étranger, et ce, pendant 20 ans. Vous vous rappelez peut-être, en 2010, il avait été invité à faire partie du jury officiel de Cannes, mais il était alors en prison et, symboliquement, une chaise vide avait été installée à côté du jury tout au long du festival.

Toutefois, bravant tous les interdits, Jafar Panahi n’a jamais cessé de tourner. Quel pied de nez il adresse à ceux qui pensaient l’avoir muselé à coups de sentences ! Depuis son procès, c’est sa troisième œuvre illégale : son premier film clandestin intitulé « Ceci n’est pas un film » est parvenu au festival de Cannes en 2011 au moyen d’un clé USB cachée dans un gâteau.

Son second, « Closed Curtain » date de 2013, mais il n’est pas arrivé jusqu’en France.

Et le troisième est le film de ce soir : il a reçu l’Ours d’Or au dernier festival de Berlin, l’Ours d’Argent du meilleur acteur et celui du meilleur réalisateur. Son épouse et sa jeune nièce (à qui il donne largement la parole dans le film), sont allées recevoir les récompenses à la place du cinéaste ; elles avaient réussi à obtenir leur visa pour se rendre à Berlin.

Avant son procès, son premier long métrage « Ballon Blanc » avait remporté, en 1995, la Caméra d’Or à Cannes ; c’est son seul film à être sorti en Iran. C’est en effet le Ministère de l’Orientation Islamique qui décrète quelles œuvres sont diffusables.

En 2000, il avait décroché le Lion d’Or à Venise pour son film « Le Cercle ». Et nous avions vu ici « Hors Jeu » qu’il avait tourné en 2006 : dans ce film, les femmes tentent d’assister à un match en dépit de leur interdiction de stade.

Depuis sa condamnation de 2010, confirmée à nouveau en 2011, c’est toujours clandestinement que ses œuvres parviennent dans les festivals internationaux.

Le tournage de « Taxi Téhéran » s’est fait en 15 jours à l’automne 2014, exclusivement depuis l’intérieur d’une voiture qui sillonne les rues de la capitale iranienne. Le cinéaste s’est assis derrière le volant et il a filmé l’habitacle et la succession de ses passagers grâce à 3 caméras aussi discrètes que possible : une caméra légère sur pivot est fixée sur le tableau de bord, elle lui permet de passer des prises de vue à l’extérieur à un vision de l’intérieur ; deux autres l’aident à varier les angles de vue, l’une d’elles est dissimulée dans une boite à mouchoirs. Un grand toit ouvrant a été aménagé sur le véhicule de façon à apporter plus ou moins de lumière.

Jafar Panahi est aux commandes de son taxi tout autant que de son film. Pour ne pas attirer l’attention : pas d’équipe technique, il a dû gérer seul le cadre, le son, le jeu des acteurs et le sien, tout en conduisant le taxi ! Tous ses comédiens sont non professionnels : membres de sa famille, amis, connaissances, ont été mis à contribution, parfois avec leur propre rôle dans la vie. Mais nous ne verrons pas de générique à la fin du film de manière à protéger l’identité de chacun.

En somme, Jafar Panahi a ouvert les portières de son taxi collectif à toute la société iranienne. Il avait remarqué que dans les taxis de Téhéran, les opinions s’exprimaient plus volontiers, dans une certaine décontraction toujours teintée d’humour et son projet est né de cette observation. C’est à travers péripéties et conversations animées de ses passagers que le cinéaste, simple observateur, dessine un portait de son pays et de ses habitants. Mais c’est toujours avec beaucoup de bienveillance, il ne s’érige jamais en procureur, on sent chez lui un réel amour des gens.

On a vu que le tournage avait nécessité un certain nombre de contraintes, mais pour que le film puisse nous parvenir, il a fallu également qu’il ruse ; chaque soir, dans son appartement, il faisait un montage de ses images et ensuite, il prenait soin de mettre en sécurité les séquences montées dans des endroits différents, voir même dans des villes différentes.

On peut se demander ce qui le pousse à braver la censure et les peines de prison qu’il encourt. C’est tout simplement une passion folle pour le cinéma, un plaisir à retrouver « son élément » comme il le dit, et malgré l’adversité, il continuera à prendre le pouls de la société iranienne.

Au-delà du contexte, c’est une vraie œuvre cinématographique qu’il nous livre, et je vous invite à la découvrir en montant dans le véhicule d’un insoumis, d’un résistant.

 

Denise BRUNET