Archives de catégorie : Soirées 7ème art

Les Confins du monde, de Guillaume Nicloux

Le traditionnel récit chronologique du parcours du réalisateur me semble plutôt inapproprié pour cerner qui est Guillaume Nicloux, artiste assez insaisissable, je vais donc essayer de le décrire rapidement en piochant quelques fragments dans sa biographie :

  • c’est un homme de lettres : il a commencé par le théâtre, il a publié une dizaine de romans, des nouvelles, des articles
  • au cinéma, c’est un expérimentateur et un touche à tout : il a commencé par réaliser des films écrits selon le principe de l’écriture automatique, il a ensuite réalisé des films noirs (par exemple le Concile de Pierreavec Monica Bellucci et Deneuve en 1991), mais aussi un docu-fiction avec Michel Houellebecq,  une adaptation de La religieusede Diderot en partie tournée dans la région, des séries 
  • Il se caractérise aussi par ses amitiés avec quelques acteurs qui ne passent pas inaperçus : Houellebecq, Darroussin, Depardieu, et plus récemment Gaspard Ulliel, avec qui il vient de réaliser sa 1èremini-série pour Arte, intitulée Il était une seconde fois ; avant une autre série qui sera adaptée d’un roman de Houellebecq encore. 

Le film de ce soir s’inscrit dans un contexte historique bien défini mais que le cinéma français a délaissé depuis longtemps déjà : à savoir les prémisses de la guerre d’Indochine. Car si la guerre du Viet-Nam est très présente dans le cinéma américain, il n’en est pas de même pour la guerre d’Indochine dans le cinéma français. On retrouve bien des points communs avec le film de Schoendorfer, La 317 ème section, que Nicloux mentionne volontiers comme référence, toutefois, la guerre n’est pas le sujet central : Nicloux montre ici les forces colonialistes françaises, mais c’est le cadre d’un film de vengeance plutôt que d’un film de guerre. Le personnage central, interprété par Gaspard Ulliel, est en effet le seul survivant d’un massacre dans lequel il a perdu son frère, et semble lui-même revenu d’entre les morts. La guerre n’est d’ailleurs pas traitée de manière réaliste. 

Le film ravive les images d’une jungle humide, étouffante et mortifère dont le modèle est bien sûr Apocalypse Now. Comme l’indique le titre, ce cadre est associé à un très fort sentiment d’étrangeté accentué par les brumes, l’invisibilité de l’ennemi, les fumeries d’opium. Un parcours plus sensoriel que sensuel, car le corps n’est pas à la fête dans ce contexte poisseux. Le personnage principal est tiraillé entre des pulsions contraires incarnées par les différents personnages qu’il va rencontrer : la voie de la vengeance, la voie de l’amour, la voie de la spiritualité (paradoxalement transmise par un personnage interprété par Gérard Depardieu). 

En ce qui concerne la construction, le film est composé à la manière d’un journal : il juxtapose des séquences assez indépendantes et datées, s’écartant ainsi d’une progression strictement linéaire. 

Pour la musique, Nicloux a fait appel a Shannon Wright, une jeune auteure-compositrice-interprète de folk-rock américaine, qui compose ici sa 1èreBO de film. Mais on entendra aussi quelques chansons françaises des années 30 ou 40 et surtout, Nicloux a composé tout un univers sonore aussi important pour lui que le cadre visuel, dans lequel la pplace des sons et du silence est soigneusement définie. 

Un film envoûtant et hypnotique, comme un cauchemar halluciné qui mêle trivialité, violence et sublime. Je ne vous garantis pas une nuit paisible après ce film, mais vous souhaite une bonne soirée en attendant !

Les Veuves, Steve Mac Queen

Les Veuves, Steve Mac Queen

Steve Mac Queen, de son vrai nom Steven Rodney Mac Queen, est né en 1969 à Londres, où il a également fait des études d’art (il a passé 4 mois dans une école de cinéma et a détesté cette expérience). Car c’est d’abord un artiste, dont les 1ers courts métrages sont visibles dans les musées, comme celui qui s’intitule Bearet qui montre de façon presque abstraite les corps de 2 lutteurs dont l’un est interprété par l’artiste lui-même. Entre ce 1erfilm expérimental tourné en 1 journée en 1993 et Les Veuves, film de genre, aux allures de blockbuster, l’écart peut sembler énorme, pourtant ce film a sa place dans la trajectoire du réalisateur. 

Après toute une série de courts métrages expérimentaux, il a tourné 3 longs métrages qui ont tous marqué l’histoire du cinéma. En 2003, c’est Hunger, dans lequel Mickael Fassbender joue le rôle de Bobby Sands, le célèbre prisonnier de l’IRA qui meurt dans une prison suite à sa grève de la faim ; un film impossible à oublier, aussi bien pour le jeu de l’acteur principal que pour ce long plan séquence où Bobby Sand dialogue avec un aumônier. En 2001, il engage de nouveau Fassbender pour interpréter un autre rôle dérangeant, celui d’un drogué du sexe dans Shame. Puis en 2013, c’est le grand succès public et critique de 12 years a slave. Ces 3 films construisent une œuvre originale et forte, non dénuée  d’une certaine radicalité. 

Le film de ce soir peut paraître moins personnel que les précédents, dans la mesure où il s’agit de l’adaptation d’une mini série britannique du début des années 80. Pourtant on comprend pourquoi le réalisateur a choisi de s’en emparer car il dit dans une interview : « Je me rappelle précisément le moment où je suis tombé la première fois sur la série télé de Lynda La Plante, Les Veuves. J’avais 13 ans, j’étais chez mes parents, à plat ventre sur le tapis du salon, la tête appuyée sur mes mains ; ma façon à moi de regarder la télévision à l’époque. L’émission m’a immédiatement transporté dans l’univers du crime, où les gens les plus vulnérables et sous-estimés étaient des femmes. Jugées incapables, seule leur apparence comptait. Cependant, elles étaient si déterminées à prendre leur destin en main qu’elles parvenaient à affronter l’adversité et à trouver en elles des forces insoupçonnées. À cette période de ma vie, je me sentais très proche de ce qu’elles enduraient car j’avais le sentiment qu’on portait le même regard sur moi. Les adversaires de ces veuves les considéraient comme étant incapables d’accomplir quoi que ce soit; malgré tout, elles s’en sortaient. Cela m’a profondément marqué. »

Pour le scénario, il a fait appel une scénariste, Gillian Flynn (Gone Girl) et il  a situé l’action de nos jours à Chicago, la ville d’Al Capone, ville associée selon lui à la corruption et à la criminalité mais aussi à la diversité et la mixité. Changement de lieu et d’époque qui lui permet d’aborder les questions politiques, sociales, raciales qui le préoccupent, notamment par le biais de la diversité d’origines des personnages. Diversité d’origine des actrices  et acteurs également, avec l’afro-américaine Viola Davis dans le rôle principal, la latino-américaine Michelle Rodriguez, l’australienne Elisabeth Debicki, l’irlandais Colin Farrell ou encore le mexicain Manuel Garcia-Rufo. Vous reconnaîtrez également au passage Robert Duvall ou Liam Neeson, qui interprète le mari blanc d’une femme noire, ce qui n’est toujours pas anodin, même pour un film de 2018. 

Un film de braquage, donc, mais aussi un film social, politique et comme le titre l’indique, il s’agit également d’un film sur le deuil. 

Danièle Mauffrey

Soirées 7ème art… pour commencer 2019!

Toute l’équipe de Toiles Emoi et de Cinéfestival vous a concocté un début d’année… épicé!… avec des braqueuses… viriles, un jeune homme… maternel, des aventures en Indochine, une leçon de cinéma sur famille… pas ordinaire… et pour clôturer le tout: une surprise qui se savourera le 31 janvier!

Très belle année 2019 à tous!

2019 Year Joy Season Celebration New Year

 

Soirée 7° Art 2018-2019 JANV

 

Les chatouilles, Andrea Bescond et Eric Métayer

LES CHATOUILLES – Andréa BESCOND – 13 décembre 1018

Andréa BESCOND est née en Bretagne en 1979. A 3 ans, c’est une petite fille très remuante et sa mère pense que des cours de danse seraient bons pour canaliser cette énergie. L’école de danse refuse de l’inscrire, elle n’a pas l’âge réglementaire de 5 ans. Mais la mère insiste,  et finalement, elle commence  à 3 ans la discipline qui sera sa passion, et sa sauvegarde

Andréa a 9 ans. La famille quitte la campagne et s’installe dans le midi,  en ville, dans un quartier pavillonnaire.  La vie sociale s’élargit, les familles  du quartier se fréquentent, les enfants jouent ensemble. Quand les parents sortent le soir, c’est  un ami,  membre du groupe,  lui-même père de famille, qui se propose pour garder la nuit les enfants avec les siens. Tout le monde l’aime, il est très sympathique et les parents l’admirent pour sa  réussite professionnelle. Il est charmé par Andréa, jolie petite fille  blonde aux yeux bleus et tout le monde trouve son intérêt envers elle tout naturel puisque lui n’a que des garçons. Personne  ne pense que 85 % des viols des moins de 15 ans sont commis par l’entourage immédiat.

Les parents ne comprennent pas pourquoi Andréa devient fermée,  ombrageuse, difficile, elle essaie quelque fois de parler mais ils ne l’entendent pas. La danse est son refuge. A 12 ans elle intègre une école professionnelle  de danse et quitte donc sa famille.  Elle enferme son douloureux vécu dans un coin de son cerveau, verrouillé,  dans une totale amnésie, pour survivre.

Plus tard, elle entre au Conservatoire de danse  à Paris. Par la suite, elle excelle dans toutes les danses, classiques, modernes,  africaines, hip hop. Parallèlement, elle s’étourdit dans des conduites à risques, rencontres, alcools, drogues…C’est  la danse la maintient à flot dans le quotidien.

Elle apprend par hasard que l’ami de ses parents  est grand père de deux petites filles, c’est le déclic, tout lui revient en mémoire comme un boomerang. Elle va  immédiatement porter plainte sans aucune préparation psychologique. D’autres victimes se font connaître. La comparution devant la cour d’assises est une épreuve terrible. L’agresseur est condamné à 10 ans de prison (dont il ne fera que 6, pour « bonne conduite », ces deux mots sont  terribles pour les victimes).

La condamnation n’apaise pas Andréa. Elle  continue à sombrer. Elle « a fait le job », mais elle se sent toujours coupable. Elle se souvient maintenant de tout et notamment  d’une nuit où   elle a murmuré   « non » très faiblement à son agresseur,  et qu’il a continué en disant benoitement :  «  je croyais te faire plaisir, j’aurais arrêté si tu me l’avais demandé ».

Elle joue des petits rôles au cinéma et au théâtre.  Et  c’est alors qu’elle danse dans la comédie musicale « Rabbi Jacob » en 2008 qu’elle rencontre Eric Métayer, acteur et metteur en scène, homme très généreux et attentif. Ils tombent amoureux, elle prend confiance en elle, elle lâche les drogues et l’alcool. Ils ont 2 enfants, Juno et Anton, et elle commence une thérapie.

Puissamment aidée par son compagnon, elle décide de se libérer de ses traumatismes, non plus en les racontant à un thérapeute, mais en les dansant. Ils créent  le spectacle « Les Chatouilles ou la danse de la colère ». Elle y est une boule d’énergie, de rage, de muscles, obtient un très  vif succès au théâtre du Petit Montparnasse, puis en tournée, et elle reçoit  le Molière 2016  Seule en Scène.

Eric et Andréa décident alors d’adapter le spectacle au cinéma, et  le film est présenté à Cannes dans la sélection « Un certain regard ».

Lors de ses interviews, Andréa parle de la sidération,  de la honte, du  sentiment de culpabilité qui contraignent  au silence les victimes, que les familles se refusent à entendre. Elle raconte que les enfants violés gardent une attitude de victimes et portent ensuite une sorte d’étiquette virtuelle  « je ne dis pas non » qui les expose ensuite à toutes les agressions.

Elle milite   activement pour que soit allongé  le délai de  prescription  pour porter plainte, et retardé l’âge de validité du consentement sexuel du mineur, que certains députés et sénateurs voudraient ramener à 13 ans. Cela  me rappelle le  scandale des ballets roses, en 1959, impliquant le  président de l’Assemblée Nationale André Le Troquer,  73 ans. Il osera  déclarer pour sa défense que les petites mineures de 14 ans n’étaient pas violées mais consentantes, car «  elles avaient la majorité dans le vice ». Et, « pour ne pas accabler  un vieil homme mutilé à la 1èreguerre mondiale et résistant à la 2ème »  les juges l’avaient condamné à un an de prison …avec sursis….

Cyrille Mairesse joue Odette (Andréa enfant) et Andréa Odette adulte. Clovis Cornillac  est  un père trop doux qui  ne peut envisager  le pire, mais se montre bouleversant quand il prend conscience  et demande pardon. Pierre Deladonchamps réussit à être à la fois glaçant et mielleux. Quant à la mère, Karine Viard,  elle ne peut se résoudre au scandale,  que vont  penser les gens, et l’on peut imaginer  qu’elle-même supporte un lourd passé dont elle n’a pas cherché réparation.

Le thème est lourd mais le film est d’une légèreté singulière, pudique, avec d’étonnantes trouvailles de mises en scène, et c’est l’histoire vraie d’une très belle  résilience.

Marion Magnard

Leave no trace, Debra Granik

« Sans laisser de trace » est le titre donné par les Québécois au film de la réalisatrice américaine  Debra Granik. Il s’agit de son 3ème long métrage : le premier, «  Down  to the bone » lui a valu le prix du meilleur réalisateur au festival de Sundance en 2004. Le deuxième : « Winter’s bone » l’a vraiment fait connaître puisqu’il a été nommé aux Oscars en 2010, pour le meilleur film, le meilleur scénario, la meilleure actrice : Jennifer Lawrence.

Dans le film de ce soir, Debra Granik  plonge à nouveau au cœur de l’Amérique profonde. Elle continue à explorer les existences vécues  en marge  de la société, en marge des normes conventionnelles.

Ce sont 2 productrices : Linda Reisman et Anne Harrison qui ont proposé à Debra ainsi qu’à sa collaboratrice : Anne Rossellini d’adapter le roman de Peter Rock : L’Abandon publié en 2009.

Ce roman est tiré d’un fait divers: au début des années 2000, une fille et son père, ancien  vétéran du Vietnam, avaient été découverts par des joggeurs puis par les autorités alors qu’ils se cachaient depuis 4 ans dans un parc naturel bordant une banlieue.

Cette histoire intéresse la cinéaste, c’est l’occasion pour elle « de montrer que les habitants de notre pays  ne sont  pas tous des Donald Trump . Voilà une idée reçue que je voulais balayer »

Le film a été tourné dans les zones rurales isolées  de l’Orégon et de l’état de Washington  à l’ouest des Etats-Unis. Debra Granik témoigne d’un sens plastique dans l’utilisation des paysages de l’Oregon, de cette forêt qui borde la ville de Portland.

La 1ère partie  du film  met en scène les 2 acteurs : Ben Foster et  Thomasin McKenzie, qui sont plutôt en mode survie, dans un environnement naturel.

Ben Foster , qu’on avait vu dans Comancheria (le film qui retraçait le parcours de 2 frères braqueurs, traqués par des Rangers) a coutume de s’immerger dans la documentation avant de jouer un rôle, et ce travail en profondeur a retenu l’attention  de la réalisatrice. Thomasin McKenzie , jeune actrice néo-zélandaise de 18 ans, a plu d’emblée à Debra G. car , dit-elle « elle n’avait aucun mal à retrouver une certaine innocence et elle n’avait pas, comme les jeunes filles de son âge les yeux rivés  sur les réseaux sociaux » . Une très belle scène montre Thomasin , appelée Tom dans le film, avec un essaim d’abeilles sur ses mains sans combinaison de protection. Elle fait voir à son père , avec lequel elle vit  une relation fusionnelle, comment elle a appris  aux abeilles à s’habituer à sa présence.

Pour les détails de la vie  quotidienne  dans les bois, la réalisatrice a dû demander de l’aide , ignorant tout de ce milieu. Elle a fait appel au Dr Nicole Apelian, une originaire de  Portland, qui lui a enseigné  la survie dans la nature et  le bien-être au naturel. Dr N.Apelian , équipée seulement d’un couteau, a survécu 57 jours dans la nature.

Dans la 2ème partie du film, Debra G. filme une urbanisation  qui prend de l’ampleur, le peu de verdure qui reste se trouve en décoration sur les murs ou sur l’écran d’un ordinateur. On va voir cette famille atypique rechercher un endroit  pour vivre différemment. Debra fait dire à un personnage « ce n’est pas un crime d’être sans abri »

Mais le temps est venu pour la jeune fille de choisir entre l’amour filial et un  monde qui l’appelle, un monde tout nouveau pour elle .

Je terminerai en vous citant à nouveau les propos de la  cinéaste : « Le fait de ne pas avoir de sexe ou de violence dans un film américain est parfois vu comme non conventionnel. Mais dans l’Amérique des deshérités beaucoup vivent avec des questions beaucoup plus fondamentales : où vivre ? par exemple ».

Denise Brunet

 

Amin

 

Avant la projection , présentation de l’association: »Cent pour un toit » par Chantal Boute, Nicole Phillips, Colette Dallex.

Le film de ce soir se distingue de nombreux films portant sur le même sujet , par le fait qu’il met l’accent sur les relations  familiales et sentimentales de ces travailleurs de l’ombre séparés de leur pays, de leur famille. Amin raconte l’histoire d’un travailleur sénégalais, un homme déraciné, pour qui la France se résume  au travail pénible dans le bâtiment et au foyer des travailleurs immigrés.

On n’entendra pas de plainte, de morale pesante, de dialogues ronflants. Dans un style épuré, tout en délicatesse, Philippe Faucon, le réalisateur, donne une visibilité et donc une humanité à ces hommes dont la vie de devoir et de labeur est vécue en marge de la société française. Philippe Faucon est né en 1958 à Oujda au Maroc; après des études de lettres à Aix-en-Provence, il se tourne vers le cinéma en privilégiant l’art du  portrait. Il a réalisé 12 longs métrages. Parmi les plus récents , on retiendra  » Samia », » Fatima », qui lui a valu le César du meilleur film en 2016.

Il ajoute un nouveau visage à sa fresque de l’immigration, du déracinement, de l’isolement: celui d’Amin; sa douceur, sa timidité contrastent avec sa robuste carrure. Il est incarné par Mustapha Mbengue qui a commencé sa carrière cinématographique au Sénégal, dans le film de Bernard Giraudeau « Caprices d’un fleuve ». Pour lui, le cinéma est un moyen de faire passer des messages de paix, de fraternité. Son épouse est interprétée par Marème Diaye. Amin va croiser la solitude d’Emmanuelle Devos. Par contre, les seconds rôles  sont tous joués par des comédiens non professionnels.

Le film se veut ni social, ni militant. On remarquera toutefois la dénonciation  de la soumission au patronat, des trafics de papiers, de la montée religieuse  en Afrique, du poids des coutumes.

Il a été tourné en partie au Sénégal, et cet éclairage sur l’Afrique est d’autant plus intéressant qu’il est plutôt rare, et en partie  à Lyon, Villeurbanne, Tassin-la -Demi-Lune en octobre 2017.

Une image ouvre et clôt le film : celle  du mouvement perpétuel d’un engin de chantier qui déplace et démolit: le symbole est discret mais il n’est pas anodin.

Denise Brunet

Sofia, Meryem Benm’ Marek

 

Sofia, de Meryem Benm’ Marek

 

Meryem Benm’Marek est une jeune réalisatrice marocaine, née en 1985 à Rabat. Elle est fille de diplomate et elle vit en Europe depuis l’âge de 6 ans, en France et en Belgique, où elle a également fait ses études.

Son film illustre l’article 490 du code pénal marocain  qui est le suivant : « Sont punies de l’emprisonnement d’un mois à un an, toutes personnes de sexe différent qui, n’étant pas unies par les liens du mariage, ont entre elles des relations sexuelles. » L’origine du film remonte à une histoire racontée à la réalisatrice par sa mère. Lorsqu’elle était elle-même adolescente, ses parents avaient recueilli une jeune fille qui avait dû se marier très vite en découvrant qu’elle était enceinte au moment d’accoucher, suite à un déni de grossesse. Il s’agit bien d’un film qui aborde la question de la condition féminine mais, dans sa note d’intention, la réalisatrice affirme qu’à travers ce sujet elle veut montrer le fonctionnement de la société marocaine actuelle sous tous ses aspects.

Pour parvenir à ce but, elle met en place des personnages qui représentent différentes facettes de la société marocaine : Sofia donc, mais aussi sa cousine Lena et le père de l’enfant, Omar, appartiennent à 3 milieux sociaux différents, certains étant plus tournés vers la tradition, d’autres, vers un Maroc plus moderne et occidentalisé. Le film est situé à Casablanca, capitale économique du Maroc et ville où la fracture sociale est peut-être la plus visible.  Parmi les personnages, on remarque qu’il y en a un dont on parle beaucoup mais qui reste toujours hors champ, il s’agit de Jean-Luc, l’oncle de Sofia, le Français qui est la clé de la progression sociale de toute la famille car il a l’argent et le pouvoir.

Le film se caractérise par la sobriété de la mise en scène, la réalisatrice cite comme modèle des cinéastes comme Ashgar Faradi ou Christian Mungiu. Il commence comme un thriller familial dont l’enjeu serait de savoir qui est le père de l’enfant, mais il dévie très vite vers l’étude sociologique en montrant la pression exercée par la société qui rejette cette naissance hors mariage.

Le film a été présenté à Cannes dans la catégorie « Un certain regard » et il a reçu le prix du meilleur scénario.

Danièle Mauffrey