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Lourdes

Lourdes est un des pélerinages chrétiens les plus fréquentés au monde; chaque année plus de 3 millions de pélerins s’y rendent depuis qu’en 1858 Bernadette Soubirous a assisté à plusieurs apparitions de la Vierge.La vie de Bernadette a fait l’objet d’adaptations au cinéma, de nombreux documentaires se sont emparés du sujet.Des films de fiction ont été tournés à Lourdes: on se rappelle  » Miraculé  » de J.P.Mocky ou plus récemment « Lourdes  » avec Sylvie Testud, Léa Seydoux sorti en 2011.Toutefois dans cette moisson de films, le documentaire que nous allons voir marque une date: tout d’abord c’est le 1er documentaire sur Lourdes (à la grande surprise des cinéastes quand ils ont fait les recherches ), et surtout c’est la 1ère fois qu’un film s’intéresse aux pélerins et à leurs accompagnateurs.

Il a été tourné par Thierry Demaizière et Alban Teurlai.il s’agit du 3ème film de ces réalisateurs très éclectiques: en effet après s’être intéressés à la danse dans « Relève: histoire d’une création » consacré au danseur et chorégraphe Benjamin Millepied, ils ont signé en 2016 un portrait de Rocco Siffredi.Thierry Demaizière s’est fait connaître à la TV dans le cadre de l’émission du dimanche de TF1″ Sept à huit ».

Durant 10 mois ils sont allés à la rencontre des malades et des bénévoles qui les accompagnent et veillent sur eux .On compte 3 bénévoles par personne.Leur projet est né d’un récit fait par une de leurs amies qui revenait de Lourdes où elle avait officié en tant qu’hospitalière.En l’écoutant, ils ont pensé qu’il y avait là matière à un documentaire pour le cinéma.Ils ont demandé à 3 enquêtrices d’appeler tous les diocèses pour faire part de leur projet, leur souhait étant de suivre des pélerins aux origines sociales et hexagonales très diverses et dont les destins ont une valeur universelle.

Etant donné l’afflux de pélerins »Lourdes est une organisation militaire » selon leurs propres mots, les horaires sont millimétrés.Les réalisateurs ont suivi le déroulement d’une journée-type pour structurer leur film; uns dizaine de pélerins de tous âges, de tous horizons ont été filmés.Tout a été enregistré sur place y compris les voix et les chants.

Sur le plan techn ique, dans la séquence d’ouverture, ils utilisent de très gros plans mais la plupart du temps ils privilégient les plans rapprochés afin d’être très près des gens.Les quelques plans larges sont toujours des plans de foules ou des plans sur la cathédrale, ce qui donne une idée de fourmillement et de gigantisme de la ville.

Avant de filmer, les cinéastes se sont posé un certain nombre de questions.Comment approcher la détresse sans l’exploiter? Comment saisir l’espoir , venu chercher, sans le dénaturer ? Ils ont répondu à ces interrogations en filmant toujours à une distance respectueuse et en soignant particulièrement les cadres , la photo elle-même, le montage » C’est une façon de rendre honneur aux gens que nous avons filmés » dit T.Demaizière.

ils n’ont pas voulu faire un film sur l’Eglise , sur la religion.Alban Teurlai se dit athée et T.Demaizière agnostique.Ce n’est pas non plus un brûlot anticlérical tant ils respectent la croyance intime.Ce n’est pas non plus un pamphlet contre la débauche commerciale, rapidement évoquée.« C’est un film sur la condition humaine » disent-ils.ils ont souhaité cerner les contours de la souffrance solidaire.Cette solidarité, parmi les bénévoles également, est d’autant plus frappante, qu’ailleurs elle se fait plus rare.La mise en scène délicate atténue les lourdeurs des invalidités que trop souvent nous ne voulons pas voir, nous qui sommes accoutumés à la dictature de l’apparence.

Selon les cinéastes, il suffit de poser ses caméras à Lourdes pour découvrir un lieu où le regard est bienveillant,un lieu où l’on trouve l’apaisement à défaut du miracle, un lieu qui redonne espoir.

Rarement documentaire n’aura dégagé une telle force.Devant le succès rencontré auprès du public, la société de production a d’ailleurs décidé de doubler le nombre de copies.

Denise Brunet

Parasite

Depuis le début du mois, nous faisons la part belle aux films primés à Cannes, après « The dead don’t die  » présenté en ouverture du festival, « Douleur et gloire » qui a valu à Antonio Banderas le prix d’interprétation masculine , « Le jeune Ahmed » pour lequel les Frères Dardenne se sont vus attribuer le prix de la mise en scène, voici ce soir« Parasite » qui a reçu la palme d’or.:1ère palme d’or décernée à un film coréen.Pour une fois, la critique et le jury étaient d’accord sur le nom du réalisateur: Bong Joon-Ho.

A 50 ans , il nous propose son 7ème long métrage.Citons quelques -uns de ses films précédents: »Memories of murder« , » The host », « Okja » avec lequel il a soulevé en 2017 une polémique liée à Netflix ( c’était alors sa 1ère participation à la compétition de Cannes) , tous ses films critiquent la société capitaliste et traitent de la lutte des classes.Il est connu pour son approche sociale très engagée et volontiers caustique.

Pour la 2 ème année consécutive, un cinéaste asiatique repart avec la palme d’or.Bong Joon -Ho succède au Japonais Hirokazu Kore-Eda récompensé l’an dernier pour « Une affaire de famille » qui suivait déjà des oubliés de la société.Il est à remarquer que les 2 films ont des thèmes proches.Dans la tradition coréenne on voue à la famille un véritable culte, la famille l’emporte sur les divisions des classes sociales.

Bong Joon-Ho a eu l’idée de ce film il y a 6 ans, elle lui a été inspirée par un fait divers qui l’avait frappé.Pour autant il n’en a pas fait une transcription parfaite, car il dit « fonc tionner à l’instinct » lorsqu’il écrit.

Dans sa conférence de presse à Cannes, le réalisateur a recommandé d’aller voir » Parasite » sans ne rien savoir de l’intrigue, afin d’entretenir le mystère et de rester ouvert au rythme frénétique des rebondissements.Il a d’ailleurs écrit une lettre à l’intention des journalistes leur demandant instamment de ne rien dévoiler., pas plus qu’il ne l’a fait lors de la conférence. »C’est une comédie sans clowns, une tragédie sans méchants » leur a-t-il lancé en les laissant bien entendu sur leur faim; à une question plus pressante sur l’histoire, il répond »il s’agit d’un grand 8 émotionnel » ce qui ne les renseignait pas davantage.Il a également été interrogé sur le titre : pas de « s » à Parasite » Vous allez cependant voir DES parasites » a-t-il simplement rétorqué.

Nous allons donc respecter sa demande de discrétion à l’égard de l’intrigue et nous laisser aller au plaisir de la découverte.Nous ajouterons simplement qu’il s’agit d’un mélange d’humour noir, de satire politique et sociale sans manichéisme, de suspense, ce qui caractérise son style.Il a également coutume de mélanger les genres: ici , avec une grande habileté, il jongle avec le registre de la comédie, celui de la fable politique, et enfin celui du drame social.La bande-son mêle la musique originale à des extraits de l’opéra de Haendel: « Rodelinda » qui date du XVIII ème siècle.En recevant son prix , Bong Joon -Ho a rendu hommage à Henri-Georges Clouzot,à Chabrol,et à Hitchcock, peut-être pourra -t-on retrouver quelques clins d’oeil à ces 3 réalisateurs dans le film.

Je vous souhaite de passer une bonne soirée avec ce film , qui , selon un critique « fait rire, frémir, réfléchir ».Et si vous voulez rencontrer le réalisateur, sachez que Bong Joon-Ho sera l’invité du Festival Lumière en octobre prochain.

Denise Brunet

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Les Oiseaux de passage

Nous vous proposons ce soir un film tourné dans le désert très aride du Nord-Est de la Colombie, où vit une communauté d’Indiens : les Wayuu : tournage compliqué dans des conditions climatiques très dures: aux tempêtes de sable a succédé un énorme orage qui a détruit 2 plateaux de tournage. Cela n’a toutefois pas découragé le jeune réalisateur colombien, âgé de 38ans: Ciro Guerra et sa coréalisatrice: Cristina Gallego: elle est également sa productrice, et à l’heure qu’il est, son ex-épouse.

Il s’agit de leur 4ème long métrage, il a été sélectionné aux Oscars 2018 pour représenter la Colombie.Leur film précédent » L’Etreinte du serpent » sorti en 2015 avait été très remarqué.Ciro Guerra n’est pas très connu par nous , mais la profession a bien remarqué son talent; actuellement il préside à Cannes le jury de la semaine de la critique.

Jusqu’en 2003, la production cinématographique était très rare en Colombie: 2 films par an au maximum; mais l’an dernier on en a dénombré 40 grâce à une loi de soutien au cinéma colombien, sur le modèle de la loi française.

Quand on évoque le nom de ce pays , à l’évidence on ne pense pas spontanément au cinéma mais plus volontiers aux cartels de la drogue et à sa figure de proue : Pablo Escobar, 2 films viennent d’ailleurs de lui être consacrés.Toutefois, ni le cinéma , n i la télévision ne se son t intéressés aux origines du trafic de drogue. Jusqu’alors le narcotrafic était un sujet tabou dans le cinéma colombien.Ciro Guerra et Cristina Gallego ont pensé qu’il était temps de montrer les racines du mal afin( je les cite) « de comprendre où nous en sommes aujourd’hui ».

Quand on demande au réalisateur de classer son film dans un genre il répond »Pour moi , c’est un film de gangsters, mais il veut aussi être un western, une tragédie grecque, et également un conte de Gabriel Garcia Marquez« .Il paraît donc bien difficile de le caractériser et c’est aussi ce qui en fait sa richesse.

Il démarre comme un récit ethnographique sur la tribu amérindienne des Wayuu, se poursuit comme un « Scarface »colombien selon le schéma grandeur et décadence, et évolue vers un conte teinté de surnaturel.La narration se divise en 5 actes , 5 chants , ce qui accentue le parallèle avec la tragédie grecque.

L’ethnie Wayuu est la plus répandue en Colombie, ils sont actuellement 500.000 environ; leur territoire est la seule enclave amérindienne jamais conquise par les Espagnols, auxquels ils ont résisté,.C’est d’ailleurs la raison pour laquelle ils ont été peu à peu repoussés dans ce désert très inhospitalier.Coupés de la civilisation par leur mode de vie, ils pratiquent des rites ancestraux et une culture uniquement orale .Dans le film , les messagers symbolisent cette tradition orale.Ils ont établi leur propre système juridique qui repose sur les clans familiaux.Leur concept de l’honneur est étrangement similaire au code régissant la mafia.Autre originalité: c’est une des dernières sociétés matriarcales de la planète.Traditionnellement les femmes prennent les décisions importantes et portent le poids du groupe social.

Cette communauté d ‘Indiens a été ravie que des cinéastes colombiens évoquent leur histoire de la fin des années 60 au milieu des années 80.Ciro Guerra a tenu à mêler des comédiens professionnels à des non-professionnels qui ont pu faire part de détails , d’anecdotes issus de leur propre expérience.Ajoutons que le film est inspiré d’une histoire vraie.Le titre colombien » Les Oiseaux d’été » est devenu « Les Oiseaux de passage », titre emprunté à un poème de révolte de Jean Richepin, poète, auteur dramatique, journaliste de la fin du XIXème siècle.Ce long poème nous est connu dans sa version abrégée puisqu’elle a été mise en musique par Georges Brassens.

Il nous reste à découvrir ce que les cinéastes ont nommé « l’engrenage maléfique », tout en désignant clairement les coupables.

Denise Brunet

Leto

Le film de ce soir s’inscrit dans le cadre de la Biennale des cultures organisée par la MjC; cette année la Russie est à l’honneur, nous avons donc choisi un film du réalisateur russe: Kirill Serebrennikov: Leto, ce qui signifie l’été en russe.

Il s’agit d’une histoire vraie, celle de jeunes musiciens et chanteurs à Léningrad au début des années 80; c’est donc avant la série de réformes entreprises sous l’impulsion de Gorbatchev à partir de 1985, période connue sous le nom de Perestroîka.On est à la fin de la présidence de Brejnev, Andropov, puis Tchernenko lui succèdent.

Le film se situe à une époque où la chape de la censure se relâche un peu, ouvrant une brèche à la musique rock venue de l’ouest.Cette musique est alors vécue par la jeunesse sov iétique comme un refuge momentané.Dans les années 80, à Léningrad le rock apparaît comme une culture libertaire, une discipline d’émancipation.

Le film s’inspire des Mémoires de la veuve de Mike Naumenko, le Bob Dylan soviétique( nous le verrons dans le film): leader d’un des plus grands groupes de blues-rock d’URSS, Mike fait la rencontre d’une autre star de l’époque: Viktor Tsoî, tout aussi inconnu en Europe de l’ouest.

Cette tribu de musiciens , fascinée par la musique anglo-saxonne vit du rock, de cigarettes, d’amour et de vodka ! Ils s’échangent , sous le manteau, les vinyles des Beatles, de Lou Reed, de David Bowie.

Kirill Serebrennikov, dissident connu des autorités, , âgé de 49 ans, est arrêté sur le tournage de Leto en mai 2017, inculpé en août 2017 pour de supposés détournements de fonds publics, ce qu’il a toujours nié.Assigné à résidence à Moscou depuis cette date, il a réussi à finaliser le montage du film, il a même dû monter des séquences en partie filmées sans lui.Il vient d’être libéré entre guillemets , car , il n’est toujours pas autorisé à quitter le territoire russe, depuis quelques jours seulement, depuis ce lundi 8 avril exactement.

En compétition à Cannes en mai 2018 pour Leto, son 5ème long métrage, il fait lire ces mots en son nom puisqu’il était bien-sûr absent de Cannes. »J’ai fait ce film à la fois pour et à propos d’une génération qui considère la liberté comme un choix personnel et le seul choix possible, dans le but de capturer et de souligner la valeur de cette liberté ».L’équipe du film a monté les marches en tenant une grande pancarte portant son nom. Le Président du festival Pierre Lescure et le délégué général Thierry Frémaux avaient tenté de convaincre Poutine de le laisser assister à la présentation de son film.Je vous laisse apprécier la réponse du Président russe: »J’aurais été très heureux d’aider le Festival de Cannes, mais c’est impossible car dans mon pays , la justice est indépendante ».

Leto a emballé le public de la Croisette mais le film n’a remporté , si je puis dire , que le prix Cannes -Soundtrack, c ‘est-à- dire le prix de la meilleure bande originale de tous les films vus pendant le festival.La musique a été composée par le rocker russe : Roma Zver et son groupe Zveri aidés par German Osipov.Par souci d’authenticité , ces compositeurs ont tenu à ce que les chansons du film soient jouées sur des instruments d’époque.L’un des compositeurs : Roma Zver interprète Mike dans le film.

Sur le plan technique, Serebrennikov, fait le choix d’un très beau format scope c’est – à dire : écran large, en noir et blanc, qu’il parsème d’éclats colorés lorsque l’euphorie atteint son paroxysme. »Le noir et blanc, dit le réalisateur, était pour moi, la seule manière de raconter l’histoire de cette génération »

Je vous souhaite une bonne soirée en compagnie de ce film très musical et original sur le plan esthétique.

Denise Brunet

Pearl d’Elsa Amiel

Comme chaque année, en partenariat avec la MJC, nous célébrons ce soir, avec un peu d’avance, la journée internationale des femmes.A quand l’égalité complète pour que cette journée n’ait même plus lieu d’être ?… A l’origine, cette date a été choisie en souvenir des manifestations des ouvrières en Russie le 8 mars 1917, et il a fallu attendre 1962 pour que la France ait sa journée internationale des droits des femmes.L’exposition à la MJC nous rappelle tout cela et je ne peux que vous encourager à aller la voir , c’est vraiment intéressant.

Tout naturellement, ce soir nous nous sommes tournés vers une réalisatrice:Elsa Amiel, âgée de 40 ans, qui , dans son 1er film: Pearl, dresse un beau portrait de femme.Certes,elle interroge une représentation atypique de la féminité.L’action du film se déroule dans un univers surprenant, peu représenté au cinéma, très codifié, et sur lequel on ne peut s’empêcher d’avoir beaucoup de préjugés: celui du culturisme féminin .

Elsa Amiel a eu l’idée de ce film en découvrant le travail du photographe allemand Martin Schoeller, sur des femmes américaines pratiquant le bodybuilding.Ces photos exerçaient sur elle un mélange de répulsion et de fascination.

La thématique du corps a toujours intéressé la réalisatrice, son 1er court-métrage: » Faccia d’Angelo« , était centré sur le corps d’un ancien champion de boxe. Le père d’Elsa était mime et elle dit avoir toujours été captivée par le travail du corps.Sa caméra détaille des plans serrés pour, dit-elle, »faire parler le corps ».

Pour une femme, s’adonner au culturisme semble synonyme de négation de sa féminité, mais en allant à la rencontre des athlètes , en se rendant à des compétitions, Elsa Amiel a découvert une sensibilité, une vulnérabilité, qu’elle ne soupçonnait pas.

Dans le film, elle a voulu explorer les différentes formes de la féminité que sont l’apparence, la soi-disant faiblesse, la maternité. Léa Pearl est jouée par Julia Föry,une authentique bodybuildeuse, elle a 28 ans et c’est bien -sûr sa première apparition au cinéma.

Le tournage, qui s’est déroulé principalement à Villeneuve d’Ascq, dans les Hauts de France, a dû s’adapter à l’entraînement drastique de l’athlète: 3 séances par jour, soit 6 heures de travail quotidien.On remarquera que les murs des chambres d’hôtel où sont logés les culturistes sont recouverts de plastique afin de protéger ces murs de l’espèce de fond de teint huileux qui recouvre le corps des athlètes.Ils ont d’ailleurs beaucoup de mal à l’ôter de leur peau….

Pour entrer dans ce monde, qui n’est pas fait que de paillettes, Fred Avril a composé une musique électronique assez austère.

Je vous souhaite d’apprécier ce portrait de femme qui pratique une discipline méconnue chez nous.

Denise Brunet

Les Frères Sisters de Jacques Audiard

C’est à un western atypique que nous vous convions.Jacques Audiard, le réalisateur de « 120 battements par minute », de Deephan, qui a remporté la palme d’or à Cannes en 2015, de »De rouille et d’os » pour ne citer que ses films les plus récents, J.Audiard , oh surprise ! signe son 1er film américain.

Il l’a tourné avec des comédiens américains parce que , dit-il, « c’est leur histoire, leur culture »; et c’est d’ailleurs à l’initiative d’un acteur américain John Reilly, qui joue l’aîné des frères Sisters dans le film.En effet J.Reilly a souhaité qu’Audiard adapte le roman du CanadienPatrick De Witt intitulé : Les Frères Sisters.:il met en scène des tueurs à gages au service d’un parrain local: le Commodore.

Dans une première partie , le réalisateur respecte les conventions du western: dans les années 1850, en pleine ruée vers l’or, des hommes forts , courageux, poussiéreux, chevauchent l’ouest américain de l’Oregon à la Californie (en fait le film a été tourné en Espagne et en Roumanie , mais on s’y croirait).On est alors plongé dans un Far West impitoyable.

Puis les frères rencontrent leurs cibles : un autre tandem dont on suit en parallèle le chemin vers la Californie.Cette rencontre va provoquer un changement de ton, une parenthèse utopique, inédite dans un western.Les personnages vont se parler , se questionner,écrire, lire, tout cela est étranger au genre western. Audiard va explorer la relation complexe entre les 2 frères et , selon lui, le film évolue vers un conte intimiste sur la fraternité, l’amitié.On remarquera dans le générique la dédicace au frère aîné du réalisateur ,décédé.

La musique composée par Alexandre Desplat suit cette évolution: on passe d’une musique heurtée, jouée notamment, sur un violon électrique, à des sonorités plus harmonieuses.A.Desplat est un compositeur de talent, il a reçu l’an dernier l’Oscar pour la musique du film  » La forme de l’eau ».

Denise Brunet

Amanda

En novembre dans « Nos batailles » nous avions vu Romain Duris endosser les responsabilités d’un père devenu célibataire.Le thème de la paternité est également à l’oeuvre dans le 3ème long métrage de Mikhaël Hers, mais traité de manière b ien différente.

Ce réalisateur de 43ans a fait ses études de cinéma à la Femis et apparaît comme une figure montante du cinéma français.Dans ses 2 films précédents, « Memory Lane » sorti en 2010 et « Ce sentiment de l été » de 2015, il abordait déjà, aves beaucoup de finesse, la fragilité de l’existence.Il faut bien toute la douceur du regard de M.Hers et de sa scénariste Maud Ameline pour traiter de sujets poignants.

Dans le film de ce soir, ils ont voulu rendre hommage à la jeunesse parisienne décimée le 13 novembre 2015 au Bataclan.Un attentat sert de départ et de cadre au film, mais n’en constitue pas le sujet.Observer les efforts des survivants pour s’inventer un présent et un avenir: voilà ce qui intéresse le réalisateur.

Dans le 1er tiers du film, il prend le temps d’installer ses personnages dans un quotidien qu’il nourrit d’infinis détails à la manière de Patrick Modiano dont il est un grand lecteur ou du cinéaste Eric Rohmer.Le film a été tourné dans le XIIème arrondissement de Paris, près du bois de Vincennes, un Paris post-attentats.Des plans sur les espaces verts, sur les trajets à vélo traduisent une certaine harmonie.

Puis le cours des choses vole en éclats et M.Hers va dès lors étudier le parcours personnel de ses personnages, notamment de David, jeune homme de 24ans, insouciant, légèrement immature, qui va devoir se glisser au rang d’adulte.Il est interprété de manière magistrale par Vincent Lacoste, très convaincant dans son 1er grand rôle dramatique.La jeune Amanda, dont la silhouette poupine tranche avec une étonnante maturité, est jouée par Isaure Multrier, ce sont ses 1ers pas au cinéma.(Pour la petite histoire, elle est la fille de la productrice de Koh-Lanta, de Fort-Boyard: Alexia Laroche-Joubert.D’autres figures féminines , Stacy Martin qui a le rôle d’une étudiante, Greta Scacchi, celui de la mère lointaine, viennent aérer le récit.

Beaucoup de plans rapprochés sur les visages nous permettent de lire la trajectoire de chaque personnage.Tous les comédiens ont apprécié leur réalisateur qui dirige assez peu, mais qui sait créer une atmosphère pour qu’ils se sentent à l’aise.

Découvrons-les dans ce film qui sait rester lumineux , optimiste malgré l’injustice de la vie.

Denise Brunet.

Leave no trace, Debra Granik

« Sans laisser de trace » est le titre donné par les Québécois au film de la réalisatrice américaine  Debra Granik. Il s’agit de son 3ème long métrage : le premier, «  Down  to the bone » lui a valu le prix du meilleur réalisateur au festival de Sundance en 2004. Le deuxième : « Winter’s bone » l’a vraiment fait connaître puisqu’il a été nommé aux Oscars en 2010, pour le meilleur film, le meilleur scénario, la meilleure actrice : Jennifer Lawrence.

Dans le film de ce soir, Debra Granik  plonge à nouveau au cœur de l’Amérique profonde. Elle continue à explorer les existences vécues  en marge  de la société, en marge des normes conventionnelles.

Ce sont 2 productrices : Linda Reisman et Anne Harrison qui ont proposé à Debra ainsi qu’à sa collaboratrice : Anne Rossellini d’adapter le roman de Peter Rock : L’Abandon publié en 2009.

Ce roman est tiré d’un fait divers: au début des années 2000, une fille et son père, ancien  vétéran du Vietnam, avaient été découverts par des joggeurs puis par les autorités alors qu’ils se cachaient depuis 4 ans dans un parc naturel bordant une banlieue.

Cette histoire intéresse la cinéaste, c’est l’occasion pour elle « de montrer que les habitants de notre pays  ne sont  pas tous des Donald Trump . Voilà une idée reçue que je voulais balayer »

Le film a été tourné dans les zones rurales isolées  de l’Orégon et de l’état de Washington  à l’ouest des Etats-Unis. Debra Granik témoigne d’un sens plastique dans l’utilisation des paysages de l’Oregon, de cette forêt qui borde la ville de Portland.

La 1ère partie  du film  met en scène les 2 acteurs : Ben Foster et  Thomasin McKenzie, qui sont plutôt en mode survie, dans un environnement naturel.

Ben Foster , qu’on avait vu dans Comancheria (le film qui retraçait le parcours de 2 frères braqueurs, traqués par des Rangers) a coutume de s’immerger dans la documentation avant de jouer un rôle, et ce travail en profondeur a retenu l’attention  de la réalisatrice. Thomasin McKenzie , jeune actrice néo-zélandaise de 18 ans, a plu d’emblée à Debra G. car , dit-elle « elle n’avait aucun mal à retrouver une certaine innocence et elle n’avait pas, comme les jeunes filles de son âge les yeux rivés  sur les réseaux sociaux » . Une très belle scène montre Thomasin , appelée Tom dans le film, avec un essaim d’abeilles sur ses mains sans combinaison de protection. Elle fait voir à son père , avec lequel elle vit  une relation fusionnelle, comment elle a appris  aux abeilles à s’habituer à sa présence.

Pour les détails de la vie  quotidienne  dans les bois, la réalisatrice a dû demander de l’aide , ignorant tout de ce milieu. Elle a fait appel au Dr Nicole Apelian, une originaire de  Portland, qui lui a enseigné  la survie dans la nature et  le bien-être au naturel. Dr N.Apelian , équipée seulement d’un couteau, a survécu 57 jours dans la nature.

Dans la 2ème partie du film, Debra G. filme une urbanisation  qui prend de l’ampleur, le peu de verdure qui reste se trouve en décoration sur les murs ou sur l’écran d’un ordinateur. On va voir cette famille atypique rechercher un endroit  pour vivre différemment. Debra fait dire à un personnage « ce n’est pas un crime d’être sans abri »

Mais le temps est venu pour la jeune fille de choisir entre l’amour filial et un  monde qui l’appelle, un monde tout nouveau pour elle .

Je terminerai en vous citant à nouveau les propos de la  cinéaste : « Le fait de ne pas avoir de sexe ou de violence dans un film américain est parfois vu comme non conventionnel. Mais dans l’Amérique des deshérités beaucoup vivent avec des questions beaucoup plus fondamentales : où vivre ? par exemple ».

Denise Brunet

 

Amin

 

Avant la projection , présentation de l’association: »Cent pour un toit » par Chantal Boute, Nicole Phillips, Colette Dallex.

Le film de ce soir se distingue de nombreux films portant sur le même sujet , par le fait qu’il met l’accent sur les relations  familiales et sentimentales de ces travailleurs de l’ombre séparés de leur pays, de leur famille. Amin raconte l’histoire d’un travailleur sénégalais, un homme déraciné, pour qui la France se résume  au travail pénible dans le bâtiment et au foyer des travailleurs immigrés.

On n’entendra pas de plainte, de morale pesante, de dialogues ronflants. Dans un style épuré, tout en délicatesse, Philippe Faucon, le réalisateur, donne une visibilité et donc une humanité à ces hommes dont la vie de devoir et de labeur est vécue en marge de la société française. Philippe Faucon est né en 1958 à Oujda au Maroc; après des études de lettres à Aix-en-Provence, il se tourne vers le cinéma en privilégiant l’art du  portrait. Il a réalisé 12 longs métrages. Parmi les plus récents , on retiendra  » Samia », » Fatima », qui lui a valu le César du meilleur film en 2016.

Il ajoute un nouveau visage à sa fresque de l’immigration, du déracinement, de l’isolement: celui d’Amin; sa douceur, sa timidité contrastent avec sa robuste carrure. Il est incarné par Mustapha Mbengue qui a commencé sa carrière cinématographique au Sénégal, dans le film de Bernard Giraudeau « Caprices d’un fleuve ». Pour lui, le cinéma est un moyen de faire passer des messages de paix, de fraternité. Son épouse est interprétée par Marème Diaye. Amin va croiser la solitude d’Emmanuelle Devos. Par contre, les seconds rôles  sont tous joués par des comédiens non professionnels.

Le film se veut ni social, ni militant. On remarquera toutefois la dénonciation  de la soumission au patronat, des trafics de papiers, de la montée religieuse  en Afrique, du poids des coutumes.

Il a été tourné en partie au Sénégal, et cet éclairage sur l’Afrique est d’autant plus intéressant qu’il est plutôt rare, et en partie  à Lyon, Villeurbanne, Tassin-la -Demi-Lune en octobre 2017.

Une image ouvre et clôt le film : celle  du mouvement perpétuel d’un engin de chantier qui déplace et démolit: le symbole est discret mais il n’est pas anodin.

Denise Brunet

Le Poirier sauvage

 

Quatre ans après « Winter Sleep », qui lui valut la palme d’or à Cannes , en 2104 donc, voici le 8ème long métrage du réalisateur  turc: Nuri Bilge Ceylan;il est âgé de 59ans.

Comme dans les romans de Tolstoï ou de Stendhal, le cinéaste mise sur le temps, à une époque où il  faut aller vite, être bref…en cela il peut paraître anachronique. Son film est long, il ne comprend pas qu’un réalisateur ait à s’autocensurer pour se conformer aux canons de l’industrie du cinéma.Et il justifie ses 3 heures de projection »:je m’intéresse, dit-il, au monde intérieur des individus, à la manière dont ils se lient, dont ils s’opposent, et en plus , pour ce film, j’avais besoin de montrer le rythme lent des saisons ». Ajoutons  que son cinéma a toujours favorisé la parole, et on n’échappera pas aux longues conversations: les dialogues  sont très écrits, semés de références littéraires.

Le film se déroule dans l’ouest de la Turquie, dans la région  de çanakkale, tout près  du site archéologique de la ville antique de Troie, et fief familial du héros: Sinan.Ce jeune intellectuel de 21 ans, qui essaie d’être à la fois écrivain et enseignant, rend visite aux gens et aux paysages de son enfance, à tout ce qui constitue son passé.

Se définit-il par ses racines ou contre elles ? Le rapport au père et à la famille constitue le fil rouge du film.En quelques scènes Ceylan met en lumière la société turque et révèle en même temps un certain  malaise de la Turquie contemporaine, notamment de la jeune génération.Il faut lire entre les lignes ou plutôt entre les images, car n’oublions pas la dérive autoritaire du pays après le coup d’état manqué de juillet 2016.Les personnages  ne trouvent d’échappatoire que dans les rêves, et par moments le film prend des virages oniriques inattendus.

Tous les films de Ceylan comme par exemple, Uzak, les climats, il était une fois en Anatolie, sont d’une grande beauté plastique. Il a toujours un sens acéré du cadre, ce qui peut s’expliquer par sa formation première de photographe. Ici , il a filmé en plans-séquences avec une caméra mobile.

Pour accompagner musicalement le « Poirier sauvage « , il a transposé un morceau de Bach pour orgue ,dans une nouvelle orchestration.

Juste un conseil: ne vous endormez pas avant la fin,la dernière scène , émouvante, pleine d’espoir, donne une leçon de vie à Sinan.

Je vous souhaite une bonne soirée en vous rappelant cette phrase d’un critique du « Masque et la Plume« , émission de France inter: »ce film se lit autant qu’il se regarde et s’écoute ».

Denise Brunet