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Les Frères Sisters de Jacques Audiard

C’est à un western atypique que nous vous convions.Jacques Audiard, le réalisateur de « 120 battements par minute », de Deephan, qui a remporté la palme d’or à Cannes en 2015, de »De rouille et d’os » pour ne citer que ses films les plus récents, J.Audiard , oh surprise ! signe son 1er film américain.

Il l’a tourné avec des comédiens américains parce que , dit-il, « c’est leur histoire, leur culture »; et c’est d’ailleurs à l’initiative d’un acteur américain John Reilly, qui joue l’aîné des frères Sisters dans le film.En effet J.Reilly a souhaité qu’Audiard adapte le roman du CanadienPatrick De Witt intitulé : Les Frères Sisters.:il met en scène des tueurs à gages au service d’un parrain local: le Commodore.

Dans une première partie , le réalisateur respecte les conventions du western: dans les années 1850, en pleine ruée vers l’or, des hommes forts , courageux, poussiéreux, chevauchent l’ouest américain de l’Oregon à la Californie (en fait le film a été tourné en Espagne et en Roumanie , mais on s’y croirait).On est alors plongé dans un Far West impitoyable.

Puis les frères rencontrent leurs cibles : un autre tandem dont on suit en parallèle le chemin vers la Californie.Cette rencontre va provoquer un changement de ton, une parenthèse utopique, inédite dans un western.Les personnages vont se parler , se questionner,écrire, lire, tout cela est étranger au genre western. Audiard va explorer la relation complexe entre les 2 frères et , selon lui, le film évolue vers un conte intimiste sur la fraternité, l’amitié.On remarquera dans le générique la dédicace au frère aîné du réalisateur ,décédé.

La musique composée par Alexandre Desplat suit cette évolution: on passe d’une musique heurtée, jouée notamment, sur un violon électrique, à des sonorités plus harmonieuses.A.Desplat est un compositeur de talent, il a reçu l’an dernier l’Oscar pour la musique du film  » La forme de l’eau ».

Denise Brunet

Amanda

En novembre dans « Nos batailles » nous avions vu Romain Duris endosser les responsabilités d’un père devenu célibataire.Le thème de la paternité est également à l’oeuvre dans le 3ème long métrage de Mikhaël Hers, mais traité de manière b ien différente.

Ce réalisateur de 43ans a fait ses études de cinéma à la Femis et apparaît comme une figure montante du cinéma français.Dans ses 2 films précédents, « Memory Lane » sorti en 2010 et « Ce sentiment de l été » de 2015, il abordait déjà, aves beaucoup de finesse, la fragilité de l’existence.Il faut bien toute la douceur du regard de M.Hers et de sa scénariste Maud Ameline pour traiter de sujets poignants.

Dans le film de ce soir, ils ont voulu rendre hommage à la jeunesse parisienne décimée le 13 novembre 2015 au Bataclan.Un attentat sert de départ et de cadre au film, mais n’en constitue pas le sujet.Observer les efforts des survivants pour s’inventer un présent et un avenir: voilà ce qui intéresse le réalisateur.

Dans le 1er tiers du film, il prend le temps d’installer ses personnages dans un quotidien qu’il nourrit d’infinis détails à la manière de Patrick Modiano dont il est un grand lecteur ou du cinéaste Eric Rohmer.Le film a été tourné dans le XIIème arrondissement de Paris, près du bois de Vincennes, un Paris post-attentats.Des plans sur les espaces verts, sur les trajets à vélo traduisent une certaine harmonie.

Puis le cours des choses vole en éclats et M.Hers va dès lors étudier le parcours personnel de ses personnages, notamment de David, jeune homme de 24ans, insouciant, légèrement immature, qui va devoir se glisser au rang d’adulte.Il est interprété de manière magistrale par Vincent Lacoste, très convaincant dans son 1er grand rôle dramatique.La jeune Amanda, dont la silhouette poupine tranche avec une étonnante maturité, est jouée par Isaure Multrier, ce sont ses 1ers pas au cinéma.(Pour la petite histoire, elle est la fille de la productrice de Koh-Lanta, de Fort-Boyard: Alexia Laroche-Joubert.D’autres figures féminines , Stacy Martin qui a le rôle d’une étudiante, Greta Scacchi, celui de la mère lointaine, viennent aérer le récit.

Beaucoup de plans rapprochés sur les visages nous permettent de lire la trajectoire de chaque personnage.Tous les comédiens ont apprécié leur réalisateur qui dirige assez peu, mais qui sait créer une atmosphère pour qu’ils se sentent à l’aise.

Découvrons-les dans ce film qui sait rester lumineux , optimiste malgré l’injustice de la vie.

Denise Brunet.

Leave no trace, Debra Granik

« Sans laisser de trace » est le titre donné par les Québécois au film de la réalisatrice américaine  Debra Granik. Il s’agit de son 3ème long métrage : le premier, «  Down  to the bone » lui a valu le prix du meilleur réalisateur au festival de Sundance en 2004. Le deuxième : « Winter’s bone » l’a vraiment fait connaître puisqu’il a été nommé aux Oscars en 2010, pour le meilleur film, le meilleur scénario, la meilleure actrice : Jennifer Lawrence.

Dans le film de ce soir, Debra Granik  plonge à nouveau au cœur de l’Amérique profonde. Elle continue à explorer les existences vécues  en marge  de la société, en marge des normes conventionnelles.

Ce sont 2 productrices : Linda Reisman et Anne Harrison qui ont proposé à Debra ainsi qu’à sa collaboratrice : Anne Rossellini d’adapter le roman de Peter Rock : L’Abandon publié en 2009.

Ce roman est tiré d’un fait divers: au début des années 2000, une fille et son père, ancien  vétéran du Vietnam, avaient été découverts par des joggeurs puis par les autorités alors qu’ils se cachaient depuis 4 ans dans un parc naturel bordant une banlieue.

Cette histoire intéresse la cinéaste, c’est l’occasion pour elle « de montrer que les habitants de notre pays  ne sont  pas tous des Donald Trump . Voilà une idée reçue que je voulais balayer »

Le film a été tourné dans les zones rurales isolées  de l’Orégon et de l’état de Washington  à l’ouest des Etats-Unis. Debra Granik témoigne d’un sens plastique dans l’utilisation des paysages de l’Oregon, de cette forêt qui borde la ville de Portland.

La 1ère partie  du film  met en scène les 2 acteurs : Ben Foster et  Thomasin McKenzie, qui sont plutôt en mode survie, dans un environnement naturel.

Ben Foster , qu’on avait vu dans Comancheria (le film qui retraçait le parcours de 2 frères braqueurs, traqués par des Rangers) a coutume de s’immerger dans la documentation avant de jouer un rôle, et ce travail en profondeur a retenu l’attention  de la réalisatrice. Thomasin McKenzie , jeune actrice néo-zélandaise de 18 ans, a plu d’emblée à Debra G. car , dit-elle « elle n’avait aucun mal à retrouver une certaine innocence et elle n’avait pas, comme les jeunes filles de son âge les yeux rivés  sur les réseaux sociaux » . Une très belle scène montre Thomasin , appelée Tom dans le film, avec un essaim d’abeilles sur ses mains sans combinaison de protection. Elle fait voir à son père , avec lequel elle vit  une relation fusionnelle, comment elle a appris  aux abeilles à s’habituer à sa présence.

Pour les détails de la vie  quotidienne  dans les bois, la réalisatrice a dû demander de l’aide , ignorant tout de ce milieu. Elle a fait appel au Dr Nicole Apelian, une originaire de  Portland, qui lui a enseigné  la survie dans la nature et  le bien-être au naturel. Dr N.Apelian , équipée seulement d’un couteau, a survécu 57 jours dans la nature.

Dans la 2ème partie du film, Debra G. filme une urbanisation  qui prend de l’ampleur, le peu de verdure qui reste se trouve en décoration sur les murs ou sur l’écran d’un ordinateur. On va voir cette famille atypique rechercher un endroit  pour vivre différemment. Debra fait dire à un personnage « ce n’est pas un crime d’être sans abri »

Mais le temps est venu pour la jeune fille de choisir entre l’amour filial et un  monde qui l’appelle, un monde tout nouveau pour elle .

Je terminerai en vous citant à nouveau les propos de la  cinéaste : « Le fait de ne pas avoir de sexe ou de violence dans un film américain est parfois vu comme non conventionnel. Mais dans l’Amérique des deshérités beaucoup vivent avec des questions beaucoup plus fondamentales : où vivre ? par exemple ».

Denise Brunet

 

Amin

 

Avant la projection , présentation de l’association: »Cent pour un toit » par Chantal Boute, Nicole Phillips, Colette Dallex.

Le film de ce soir se distingue de nombreux films portant sur le même sujet , par le fait qu’il met l’accent sur les relations  familiales et sentimentales de ces travailleurs de l’ombre séparés de leur pays, de leur famille. Amin raconte l’histoire d’un travailleur sénégalais, un homme déraciné, pour qui la France se résume  au travail pénible dans le bâtiment et au foyer des travailleurs immigrés.

On n’entendra pas de plainte, de morale pesante, de dialogues ronflants. Dans un style épuré, tout en délicatesse, Philippe Faucon, le réalisateur, donne une visibilité et donc une humanité à ces hommes dont la vie de devoir et de labeur est vécue en marge de la société française. Philippe Faucon est né en 1958 à Oujda au Maroc; après des études de lettres à Aix-en-Provence, il se tourne vers le cinéma en privilégiant l’art du  portrait. Il a réalisé 12 longs métrages. Parmi les plus récents , on retiendra  » Samia », » Fatima », qui lui a valu le César du meilleur film en 2016.

Il ajoute un nouveau visage à sa fresque de l’immigration, du déracinement, de l’isolement: celui d’Amin; sa douceur, sa timidité contrastent avec sa robuste carrure. Il est incarné par Mustapha Mbengue qui a commencé sa carrière cinématographique au Sénégal, dans le film de Bernard Giraudeau « Caprices d’un fleuve ». Pour lui, le cinéma est un moyen de faire passer des messages de paix, de fraternité. Son épouse est interprétée par Marème Diaye. Amin va croiser la solitude d’Emmanuelle Devos. Par contre, les seconds rôles  sont tous joués par des comédiens non professionnels.

Le film se veut ni social, ni militant. On remarquera toutefois la dénonciation  de la soumission au patronat, des trafics de papiers, de la montée religieuse  en Afrique, du poids des coutumes.

Il a été tourné en partie au Sénégal, et cet éclairage sur l’Afrique est d’autant plus intéressant qu’il est plutôt rare, et en partie  à Lyon, Villeurbanne, Tassin-la -Demi-Lune en octobre 2017.

Une image ouvre et clôt le film : celle  du mouvement perpétuel d’un engin de chantier qui déplace et démolit: le symbole est discret mais il n’est pas anodin.

Denise Brunet

Le Poirier sauvage

 

Quatre ans après « Winter Sleep », qui lui valut la palme d’or à Cannes , en 2104 donc, voici le 8ème long métrage du réalisateur  turc: Nuri Bilge Ceylan;il est âgé de 59ans.

Comme dans les romans de Tolstoï ou de Stendhal, le cinéaste mise sur le temps, à une époque où il  faut aller vite, être bref…en cela il peut paraître anachronique. Son film est long, il ne comprend pas qu’un réalisateur ait à s’autocensurer pour se conformer aux canons de l’industrie du cinéma.Et il justifie ses 3 heures de projection »:je m’intéresse, dit-il, au monde intérieur des individus, à la manière dont ils se lient, dont ils s’opposent, et en plus , pour ce film, j’avais besoin de montrer le rythme lent des saisons ». Ajoutons  que son cinéma a toujours favorisé la parole, et on n’échappera pas aux longues conversations: les dialogues  sont très écrits, semés de références littéraires.

Le film se déroule dans l’ouest de la Turquie, dans la région  de çanakkale, tout près  du site archéologique de la ville antique de Troie, et fief familial du héros: Sinan.Ce jeune intellectuel de 21 ans, qui essaie d’être à la fois écrivain et enseignant, rend visite aux gens et aux paysages de son enfance, à tout ce qui constitue son passé.

Se définit-il par ses racines ou contre elles ? Le rapport au père et à la famille constitue le fil rouge du film.En quelques scènes Ceylan met en lumière la société turque et révèle en même temps un certain  malaise de la Turquie contemporaine, notamment de la jeune génération.Il faut lire entre les lignes ou plutôt entre les images, car n’oublions pas la dérive autoritaire du pays après le coup d’état manqué de juillet 2016.Les personnages  ne trouvent d’échappatoire que dans les rêves, et par moments le film prend des virages oniriques inattendus.

Tous les films de Ceylan comme par exemple, Uzak, les climats, il était une fois en Anatolie, sont d’une grande beauté plastique. Il a toujours un sens acéré du cadre, ce qui peut s’expliquer par sa formation première de photographe. Ici , il a filmé en plans-séquences avec une caméra mobile.

Pour accompagner musicalement le « Poirier sauvage « , il a transposé un morceau de Bach pour orgue ,dans une nouvelle orchestration.

Juste un conseil: ne vous endormez pas avant la fin,la dernière scène , émouvante, pleine d’espoir, donne une leçon de vie à Sinan.

Je vous souhaite une bonne soirée en vous rappelant cette phrase d’un critique du « Masque et la Plume« , émission de France inter: »ce film se lit autant qu’il se regarde et s’écoute ».

Denise Brunet

Au poste

Nous  avons souvent regretté ici le manque de renouvellement de films comiques français, qui s’appuient , en général, ou sur Dany Boon ou sur Christian Clavier, eh bien ce soir , la nouvelle comédie française est bien là.

Elle est l’oeuvre de Quentin Dupieux, cinéaste âgé  de 44 ans, connu également en tant que musicien électro sous le pseudonyme de Mr Oizo.Il a passé 10 ans aux U.S.A et jusque là , il n’avait jamais tourné de longs métrages en France et en langue française.

Dupieux a un style singulier, inclassable;c’est un spécialiste des comédies absurdes, mêlant humour et non-sens, comme Steak, tourné au Canada avec Eric et Ramzy, Rubber, Wrong, ou Réalité avec Alain Chabat.

« Au poste » ne fait pas exception.Cette comédie noire nous embarque  dans le « loufoque ».Le film fait le récit d’un interrogatoire policier déroutant.Le réalisateur et scénariste a souhaité que son film se présente comme une pièce de théâtre.Nous voici donc dans un huis-clos qui s’autorise des échappées grâce à des sortes de flash-back.Mais rassurez-vous,  nous allons sortir de ce huis-clos avec l’impression d’avoir pris une grande bouffée d’air frais, grâce à un casting de 1er ordre:

Benoît Poelvoorde campe un policier zélé, iconoclaste,

Grégoire Ludig , dans le rôle sobre et grave du témoin d’un meurtre, ne tarde pas à devenir son suspect numéro un.Marc Fraize, joue le personnage de Flanchet, un des plus drôles  de la filmographie de Dupieux, avec un tic de langage délicieusement agaçant ….Quant  à  Anaïs Demoustier, elle tient euun rôle aux antipodes des rôles sérieux ou sages qu’on lui connaît.

Les acteurs se livrent à des joutes oratoires désopilantes.On a l’impression que le réalisateur prend plaisir à retrouver sa langue maternelle, au point qu’un critique prétend qu’il s’agit d’un film  sur le langage.

Cette comédie s’amuse des codes du polar.De nombreux personnages sont appelés uniquement par leur nom de famille: Buron , Fugain, Franchet, comme dans un bon vieux film de flics avec Belmondo ou Gabin.L’affiche du film fait d’ailleurs un clin d’oeil au film de Verneuil »Peur sur la ville » avec Bébel.Les références au cinéma des années 70-80 parcourent le film: on pensera à « Buffet froid » de Bertrand Blier, à » Garde à vue » de claude Miller, au « Magnifique » de Philippe de Broca.Quentin Dupieux ose même un coup de théâtre à la Bunuel à la fin.Toutefois , il ne s’agit pas d’un pastiche, mais plutôt d’un hommage à ces grands cinéastes.

Place maintenant à ce que certains critiques  ont appelé un OFNI: objet filmique non identifié, tant les inventions de Dupieux peuvent surprendre.

Denise Brunet.

 

Woman at war

Nous allons partir ce soir au pays de la glace et du feu….l’Islande bien-sûr.Le film a été tourné en été pour profiter au maximum des paysages.Outre la nature magnifiquement filmée,nous allons également mieux connaître la vie des habitants, leurs rites , leur culture.Nous savons déjà que les Islandais sont très attachés à leur environnement.

A 49 ans, le réalisateur islandais  Benedikt Erlingsson, nous propose son second long métrage après« Des chevaux et des hommes  » sorti en 2014.Il a coécrit »Woman at war« avec son frère.Comme dans son 1er film, la fantaisie est omniprésente.Il a l’art de traiter avec légèreté et humour les sujets sensibles, ancrés dans l’actualité.

II invente ici un nouveau style de cinéma militant: il nous fait rire ou sourire avant de nous faire réfléchir.Interrogé sur son film, il évoque-* d’une part ses inquiétudes personnelles sur l’avenir de la Terre, et de son pays en particulier   *et d’autre part son admiration sans bornes pour les femmes islandaises, femmes fortes dans un environnement difficile.

Je vous laisserai le soin de lire au générique le nom de sa principale interprète, étant bien incapable de le prononcer…Dans le film, il lui a donné le nom de Halla, c’est celui d’un bandit célèbre en Islande, il survécut plus de 20 ans en se  cachant dans les Hautes Terres islandaises au xvIIème siècle..Le rôle  d’Halla dessine un magnifique portrait de femme, d’une femme en guerre, comme le dit le titre.Sa façon de combattre peut paraître invraisemblable, dérisoire, mais c’est drôle, et sa détermination  a quelque chose de stimulant.

La 1ère scène donne le ton .Celle qui pourrait être la voisine de tout le monde, prend des allures  de soldat frondeur quand elle part en mission. Halla mène une double vie; en plus une histoire personnelle vient transcender son combat : défendre l’environnement , la nature de son pays.Elle a une soeur jumelle avec qui on la confond forcément car elle est interprétée par la même actrice.D’autres personnages hauts  en couleur gravitent autour d’elles deux. Benedikt Erlingsson prétend que les Islandais éprouvent beaucoup de difficultés à montrer leurs émotions , « ce qui laisse , dit-il, beaucoup d’espace aux réalisateurs ».

Nous remarquerons un procédé original de mise en scène: il place dans son décor un groupe de musiciens et un choeur de chanteuses ukrainiennes( nous comprendrons ce clin d’oeil à l’Ukraine…): tous apparaissent au beau milieu d’une scène: est-ce pour insuffler  courage et inspiration à l’héroïne ? Est-ce pour rythmer le film ? A chacun sa réponse.La fin du film fait référence à la chanson de Bob Dylan »The times they are a-changing ».

Les critiques ont peine à ranger « Woman at war » dans une catégorie: pour certains c’est une fable philosophique qui interroge notre conscience, pour d’autres c’est avant tout un film féministe et drôle, d’autres encore le qualifient de farce écologiste….En tout cas cette manière très joueuse de faire du cinéma n’en est pas moins réfléchie.

On comprend qu’Erlingsson ait enthousiasmé la Croisette: son film a obtenu le prix du meilleur scénario au dernier festival de Cannes, le prix du public de La Semaine de la Critique, ;parmi les autres récompenses, on citera le Rail D’Or, prix du public remis par une centaine de cheminots cinéphiles, et Le Coup de Coeur cinécole , prix décerné par des enseignants.

Bonne soirée à tous.

Denise Brunet.

 

Razzia

Après « Les chevaux de Dieu » et « Much loved » sorti il y a 3ans, Nabil Ayouch met à nouveau en scène le Maroc.

Razzia se déroule à 2 époques et dans 2 lieux différents: la 1ère partie se situe au début des années 80 dans les montagnes de l’ Atlas, ce qui nous vaut de superbes images, et la 2ème en 2015 dans Casablanca, cette ville-monde, selon Ayouch ;il a décidé de s’y installer  à l’âge de 30ans, bien qu’il n’ait pas vraiment de point d’ancrage à Casablanca.Il est né à Paris, d’une mère tunisienne , juive ,et d’un père marocain, de confession musulmane.Il a grandi à Sarcelles, a fréquenté l’école laîque.

Il situe son film après les printemps arabes.Nous allons suivre le destin de 5 personnages, tous différents, mais qui ont en commun un même désir de liberté symbolisé par le poème berbère qui ouvre le film. »Les personnages existent , dit Ayouch, ils sont inspirés par des gens que j’ai rencontrés, ils se débattent avec leurs rêves, leurs frustrations, et essaient d’exister au sein d’une société qui les étouffe ».Le réalisateur filme  les visages en gros plan, regardant intensément chaque personnage, afin de montrer toutes les tensions de cette société marocaine, sans pour autant être accusateur.Il fait le constat suivant: ce qui s’est passé dans les années 80 dans l’école des montagnes, se répète maintenant dans les maisons.Les maris, les pères dictent le comportement juste.

Les remparts de l’intolérance, Nabil Ayouch les a vus se dresser quand une véritable haine à son égard a accueilli son film « Much loved », film sur la prostitution  à Marrakec.Son actrice principale Loubna Abibar a été agressée en plein Casablanca, elle a d’ailleurs quitté le Maroc depuis.Et c’est à ce moment-là qu’Ayouch a compris qu’une censure populaire avait pris le relais d’une censure politique.

Razzia n’a pas reçu de soutien financier du Centre du cinéma marocain, toutefois les autorités  n’ont pas gêné le tournage.Par contre , le réalisateur raconte qu’il a été confronté à plusieurs incidents: des seconds rôles qui font défaut au dernier moment, des syndics d’immeubles qui refusent l’accès à l’équipe de tournage, des décors qui tombent à la dernière minute…..ce qui fait dire au réalisateur  » je sens le soufre ».

Contrairement  à « Much Loved » qui avait  été interdit au Maroc, Razzia a pu être présenté au public en février et le film a remporté un vif succès.C’est la raison pour laquelle le réalisateur reste assez confiant dans la capacité de résistance d’une partie  du peuple marocain face à la dérive autoritaire en cours dans le royaume.

Certes il faut beaucoup de courage, de détermination, à l’image du personnage joué par Maryam Touzani , ancienne journaliste, scénariste: elle a écrit Razzia avec son compagnon : Nabil Ayouch ,et pour la 1ère fois elle est actrice dans ce film.

Le réalisateur est considéré comme une figure de proue du Maroc progressiste.Il croit sincèrement que la fiction peut aider à changer le monde.On peut rapprocher son combat pour les libertés de celui de la romancière franco-marocaine Leïla Slimani, combat qu’elle exprime clairement dans son livre « Le diable est dans les détails ».En 2016, elle a obtenu le prix Goncourt, non pour ce roman mais pour « Chanson douce ».

On peut comprendre la Razzia du titre comme étant celle que les islamistes établissent sur le pays  en envahissant tous les secteurs .Nabil Ayouch signe avec ce film une mise en garde universelle  contre l’in tolérance qui ne gagne pas que son pays…et traduit sa volonté d’inciter son pays  à la résistance.

Denise Brunet

 

La Prière

Cette année, pas moins de 5 films ont pour thème la foi catholique : « L’Apparition » de Xavier Giannoli, le film de ce soir: » La Prière » de Cédric Kahn »,Marie-Madeleine », » Jésus », qui  sont des films américains et bientôt sortira »Benedetta » de Paul Verhoeven.

Soyez rassurés, je vais me contenter de vous dire quelques mots sur le film de Cédric Kahn, qui nous est connu à la fois comme acteur, scénariste et réalisateur.

Le cinéaste a le goût pour les êtres vivant dans une forme d’isolement mental ou physique: on se rappelle « L’Ennui » avec Charles Berling bloqué dans la jalousie maladive ou « Vie sauvage » avec Mathieu Kassovitz et son obsession de la paternité.Ce qu’il aime , c’est décrire les liens invisibles qui circulent entre les êtres.Autre trait commun à tous ses films: son attachement aux grands espaces, aux paysages.La Prière a été tourné dans l’Isère, sur le plateau de Trièves.Cet endroit, mélange de beauté et de rudesse, est apparu  idéal à Cédric Kahn pour raconter le parcours de Thomas, jeune adulte en souffrance, joué par Anthony Bajon: sa prestation lui a valu le prix d’interprétation au récent festival de Berlin.On sera attentif  aux 2 plans de ce jeune homme, assis à la même place, dans le même véhicule:un 1er plan  au début du film, un autre à la fin:1h 40 sépare ces 2 plans, le temps de découvrir le récit bouleversant de son aventure in- time et spirituelle.

Le projet du film a été inspiré au réalisateur par les travaux d’Aude Walker qui a mené de nombreuses recherches  sur les communautés mises en place par l’Eglise catholique à des fins thérapeutiques.Les  collaborateurs  du cinéaste: Fanny Burdino et Samuel Doux se sont beaucoup documentés sur les communautés du Cenacolo fondées à l’origine par une religieuse italienne.La 1ère  en France  a vu le jour à Lourdes , d’autres ont été installées et depuis 2015 il en existe une à Ars.Les témoignages  de jeunes accueillis dans ces communautés ont aidé à l’écriture  du scénario; le réalisateur voulait être le plus proche possible de la réalité.

Cédric Kahn  se dit ni croyant ,  ni chrétien et se définit à 51ans comme agnostique.il laisse son héros  se débrouiller avec ses  convictions, ses hésitations,ses illusions.Certes il est question de foi, de vocation, de miracle, mais le réalisateur ne répond pas par la théologie, mais par le cinéma.Avec les moyens du cinéma, il va faire ressentir l’invisisble.(Petite parenthèse: Cédric Kahn a fait ses armes comme stagiaire sur le tournage du film de Maurice Pialat »Sous le soleil de Satan » et c’est d’ailleurs Sylvie Pialat la productrice de La Prière)

Comme dans tous ses films, il ne juge pas, n’impose rien au spectateur.Thomas est-il manipulé, s’appuie-t-il sur une béquille métaphysique, a-t-il été touché par la révélation?

Que chacun forge sa propre conviction !

Denise Brunet

La Douleur d’Emmanuel Finkiel

Emmanuel Finkiel, dont le nom ne nous est pas très familier, est un réalisateur âgé de 57 ans.En 2000, il a reçu le César du meilleur  1er film pour « Voyages », puis il a réalisé « Je Suis » en 2012, en 2014 « Je ne suis pas un salaud » sorti en 2016, et plusieurs documentaires  pour lesquels il a été récompensé.

Dans le film de ce soir, il nous plonge dans le Paris trouble de l’Occupation allemande en 1944 et recrée l’atmosphère inquiète de la Libération.Cette période vue et revue sur grand écran l’intéresse à titre personnel: toute sa vie, son père a attendu ses parents et son frère morts à Auschwitz en sachant qu’ils ne reviendraient pas.

Pour décrire ces années d’incertitude et de danger E.Finkiel a choisi d’adapter 2 textes écrits par Marguerite Duras: le 1er s’intitule « La Douleur », récit de l’attente du retour de son mari Robert Antelme, figure majeure de la Résistance: il a  été arrêté, déporté à Buchenwald puis à Dachau;

le second texte a pour titre »Monsieur X » appelé ici Pierre Rabier, c’est un agent français  de la Gestapo.Le scénario combine ces 2 textes.

Marguerite Duras  appartenait elle aussi à une organisation  de résistance dirigée par Morland, nom de résistant de François Mitterrand, incarné par Grégoire Leprince-Ringuet.

40 ans  plus tard, elle retrouve dans ses armoires ces récits autobiographiques issus de son« journal de guerre », textes  qu’elle dit avoir oubliés  et ne pas avoir réécrits pour la publication en 1985.On croit savoir cependant qu’elle les a retouchés.

Au début du film , le réalisateur rappelle l’exhumation de ces récits et l’engagement de vérité de M.Duras.Cette citation   veut nous indiquer qu’E.Finkiel va dire par le cinéma  ce que l’écrivaine a consigné.Toutefois , l’écriture de Duras ne se prête pas aux raccourcis cinématographiques.Bertrand Poirot- Delpech écrit dans le Monde en 1985 au moment de la publication »je suis frappé par la violence glacée de ces textes ».Certaines scènes  décrites ne sont pas » filmables » selon le réalisateur, il propose donc une adaptation aussi fidèle que libre.

Respectueux de la littérature, de l’équilibre entre les faits et la fiction élaborée par M.Duras,il fait dialoguer passé et présent en dédoublant le personnage de Marguerite.A 40 années d’intervalle l’écrivaine observe la femme , Duras  regarde Mme Antelme, son courage,ses doutes,ses jeux dangereux avec les les hommes incarnés par Benjamin Biolay et Benoît Magimel.

L’interprétation  de Mélanie Thierry, saluée par toute la critique, restitue les ambiguïtés d’une femme  qui oscille entre douleur et culpabilité.Elle n’a pas cherché à imiter les  grandes interprètes de la romancière à l’écran: Emmanuelle Riva  dans » Hiroshima  mon amour » ou Delphine Seyrig dans  » India Song », car à l’époque Mme Antelme n’avait pas encore trouvé son nom d’écrivain, elle n’avait publié qu’un seul livre passé inaperçu.Mélanie Thierry ne s’est donc pas dit »il faut que  je joue Marguerite Duras ».Elle a souhaité traduire avec sensibilité les émotions de cette femme, faisant alterner les phases d’espoir, de doutes, de vacillement intérieur.

Emmanuel Finkiel sait  nous faire découvrir  cette époque d’abord par les sens: il fixe  le regard de son héroïne, s’enroule autour d’elle, de sa nuque , de ses cheveux pour explorer  l’intériorité de sa souffrance.Le directeur de la photographie a fait un travail remarquable sur la lumière et le flou.

Je vous  laisse en compagnie de ce film qui  concilie l’image et la voix off c’est-à- dire  le cinéma et la littérature.Nous retiendrons les mots de M.Duras, la mise en scène d’E.Finkiel,et l’interprétation magistrale de Mélanie Thierry.

Denise Brunet. (22mars 2018)